— Volontiers…
— Ça n’a pas l’air d’aller très fort… C’est à cause de la rumeur ?
Elle se ratatina sur sa chaise.
— Tu sais, je leur ai dit ma façon de penser, hier… Je les trouve vraiment dégueulasses ! Ta vie privée ne les regarde pas ! Ni eux, ni personne !
— Pourtant, je crois que je vais être obligée de demander une mutation…
— Tu plaisantes ? Tu ne vas pas les laisser gagner aussi facilement !
— C’est devenu invivable, ici ! Regarde…
Elle lui montra les deux messages laissés sur son bureau, il sembla vraiment choqué.
— Quelle bande de cons ! Mais ils ne t’emmerderont plus, maintenant…
— Pourquoi ?
— Parce que Lapaz s’en est mêlé.
— Vincent ?
Elle fut soudain la proie d’une angoisse démesurée.
— J’ai été faire un tour au bar, tout à l’heure… Il y avait Vincent attablé avec Lebrun, Matthieu et Jérôme… Et ils ont parlé de toi.
— De moi ? Mais… Qu’est-ce qu’ils ont dit ?
— Eh bien… les gars ont raconté que tu étais homo et Lapaz a répondu qu’il… Que toi et lui étiez plus que de simples amis…
Il préféra éviter de rapporter en détail le contenu de la conversation. Servane le regardait, un peu désemparée. Certes, elle savait que Vincent s’apprêtait à faire cela. Et même si elle avait donné son accord tacite, cette situation ne faisait qu’empirer son malaise.
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Que vous aviez couché ensemble, résuma sobrement Nicolas.
Elle fixait la porte maintenant, évitant soigneusement les yeux verts du jeune homme. Peut-être était-il aussi gêné qu’elle. En tout cas, il termina sa clope et se dirigea vers la sortie.
— Je crois que tu peux lui dire merci, ajouta-t-il. Il est sacrément doué comme acteur !
Elle resta médusée quelques instants et il la rassura d’un sourire.
— Ne t’inquiète pas. Les autres n’ont rien vu… Et moi, je ne dirai rien. Bonne nuit, Servane.
23
Vincent se retourna pour vérifier que tout le monde suivait. Sa quinzaine de clients, regroupés par affinités, formaient une joyeuse équipe. Des enfants dissipés, heureux d’avoir vaincu un sommet pourtant modeste, et qui considéraient la descente comme une récréation.
Il ne restait plus que trois ou quatre kilomètres de piste pour rejoindre les voitures stationnées au-dessus du village d’Allos, mais le risque d’un orage se précisait. En cette saison, c’était presque chaque soir.
— Il faut accélérer ! lança Vincent.
— On n’en peut plus ! répondit une jeune femme en riant. On est morts !
Sur le bord de la piste, les épilobes en épi, dressés telles des sentinelles en lisière de forêt, avaient troqué leurs belles fleurs roses contre des grappes cotonneuses se désagrégeant au moindre souffle d’air. Les framboises, arrivées à maturité, transformaient chaque clairière en jardin d’abondance.
En ces derniers jours d’été, la forêt connaissait une sorte de frénésie : graines prêtes à être semées, plantes et animaux se préparant à affronter l’hiver qui arriverait beaucoup trop vite. Mais pour certains, la fin de la période estivale marquait aussi la fin d’une existence éphémère : les insectes seraient les premières victimes du froid et se hâtaient d’assurer leur descendance. Ayant accompli leur mission sur cette terre, ils pouvaient désormais mourir.
Aujourd’hui, les randonneurs avaient été comblés ; ils avaient eu la chance d’observer des chamois, des lagopèdes alpins, ces perdrix des neiges nichées sur les sommets rocailleux. Mais aussi un couple de circaètes en pleine chasse ou encore un apollon, extraordinaire papillon dont le vol évoque le bruissement d’une feuille de papier froissé et qui ne vit que dans ce massif. Dans ce massif et nulle part ailleurs dans le monde… À n’en pas douter, une journée qui resterait gravée dans leur mémoire.
Mais pour Vincent, il avait fallu repasser une fois de plus à l’endroit même où Pierre s’était tué.
Non : où Pierre avait été assassiné.
À n’en pas douter, une journée qui resterait gravée dans sa mémoire…
Après trois quarts d’heure à un rythme inégal, le groupe arriva enfin aux voitures. Les clients se dispersèrent, après avoir chaleureusement remercié et félicité leur guide. Vincent attendit que tout le monde s’en aille et grimpa dans son pick-up. C’est alors qu’il remarqua un morceau de papier glissé sous ses essuie-glaces. Il espéra qu’il s’agissait de nouvelles de son mystérieux informateur mais il reconnut instantanément l’écriture appliquée de Servane.
« Vincent, je t’attends à l’Ancolie. J’ai tout prévu pour le dîner et j’ai aussi une surprise pour toi… Mais si tu as envisagé quelque chose d’autre ou si tu as un rancard, préviens-moi sur le portable et je m’éclipserai avant ton arrivée. Bises. Servane. »
Vincent attrapa son portable.
— Servane, c’est moi…
— Salut ! T’as trouvé mon petit mot ?
— Ouais ! T’es où ?
— Sur ta terrasse, au soleil… Je bouquine !
— Je suis désolé mais j’ai un rendez-vous, ce soir…
— Ah… Ben dans ce cas, je vais m’en aller… Ça sera pour une prochaine fois.
Vincent s’amusa de la déception qui transparaissait dans sa voix.
— Tu ne me demandes pas comment elle est ? s’étonna-t-il.
— Si… Comment elle est ? interrogea Servane à contrecœur.
— Assez grande, blonde, les cheveux mi-longs… Les yeux bleus, une peau très blanche… Et un charmant accent à couper au couteau !
— Quel joli portrait ! dit-elle en riant. Je suis flattée !
— Qu’est-ce que tu as prévu pour le dîner ?
— T’as qu’à ramener tes fesses et tu verras…
— Je croyais que mes fesses ne t’intéressaient pas !
— Très drôle…
— Et la surprise, c’est quoi ?
— À tout de suite ! répondit-elle avant de raccrocher.
Vincent exécuta un demi-tour acrobatique sur les accotements incertains de la piste et s’engagea dans la descente en arrosant de poussière les végétaux qui avaient eu la mauvaise idée de pousser le long de ce sinueux tracé.
L’heure du dîner avait sonné chez les Lavessières. Suzanne frappa trois coups à la porte du bureau de son mari. En passant la tête dans l’entrebâillement, elle découvrit André, Hervé et Sébastien en train de disputer une partie de billard.
Le maire n’avait jamais su jouer au billard mais trouvait qu’il était de bon ton d’en posséder un à la maison.
— Le dîner est prêt, annonça son épouse.
— On vient dès qu’on a terminé.
— Ça va être trop cuit…
— Lâchenous, maman ! souffla Sébastien.
— Hervé reste manger ? questionna-t-elle encore.
— Oui, il reste, acquiesça André.
Suzanne regroupa sur un plateau les verres dispersés sur la table basse. Les hommes, ne portant même plus attention à sa présence, reprirent leur conversation.
— Des nouvelles de notre ami Lapaz ? demanda soudain Hervé.
— Non, répondit le maire.
— Lapaz ? répéta Sébastien. Qu’est-ce qu’il a encore, celui-là ?
— Il nous cassait les burnes mais on l’a calmé ! résuma son père.
Il s’aperçut alors que sa femme était encore là.
— Qu’est-ce que tu fous ?
— Rien, je range les verres…