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Sherlock, revenu de sa balade matinale, vint quémander à table. Il grandissait à vue d’œil et serait aussi beau que Galilée. Peut-être un peu plus agité. Mais il était encore trop jeune pour que Vincent puisse définir avec exactitude sa personnalité.

Le téléphone sonna et il se leva précipitamment. Sa cheville le trahissait encore à certains moments, surtout quand ses muscles étaient froids, et il faillit perdre l’équilibre. Il se rattrapa à la table et ralentit la cadence jusqu’au téléphone.

— Allô ?

— Salut, c’est Servane !

— Ah ! Salut ! T’es rentrée ?

— Hier soir…

— Ça s’est bien passé ?

— Oui, très bien… Sauf qu’on a eu un temps pourri !

— Rassure-toi, ici aussi !

— Je peux passer te voir, ce soir ?

Vincent entendit le bruit d’un moteur sur la piste.

— Tu m’accordes une seconde ? Y a quelqu’un dehors…

Il sortit avec le combiné à la main alors que la voiture jaune de la poste s’arrêtait devant le chalet. Le facteur lui remit quelques enveloppes et repartit en trombe.

— Allô ? Excuse-moi, c’était le facteur… Mon lot de factures à payer ! Tu disais… ?

— Je peux venir te voir, ce soir ?

— Oui, bien sûr… Avec plaisir.

— Je t’ai ramené un petit quelque chose de mon pays ! Je sens que ça va te plaire ! Tu veux savoir ce que c’est ?

Mais elle n’obtint pas de réponse.

— Vincent ? Tu m’entends ?

— J’ai une lettre… une lettre anonyme.

— Qu’est-ce que c’est ? s’impatienta Servane.

— Attends, je l’ouvre…

De longues secondes passèrent et Vincent se manifesta enfin.

— Cette fois, c’est un message… Tapé à la machine.

Encore un silence, insupportable.

— Alors ? implora Servane.

— « Une innocente victime est morte et le père de l’assassin veut protéger son fils. Le silence se paie très cher. Mais parler peut se payer aussi. Et la montagne pleure… »

Servane ne réagit pas tout de suite, interloquée par ce message brutal et plutôt alambiqué. Ils restèrent tous les deux muets, écoutant seulement leur respiration dans le combiné.

— Merde, c’est un meurtre, murmura enfin la jeune femme.

— Ouais, un meurtre, répéta mécaniquement Vincent.

Nouveau silence.

— La touriste italienne ! s’écria soudain Servane.

— Hein ?

— En rangeant les archives, je suis tombée sur un dossier qui a attiré mon attention… C’était il y a quelques années… Une jeune touriste italienne portée disparue dans la région.

— Ah oui, je m’en souviens ! répondit le guide.

— C’était quand déjà ?

— Attends… En 2002… Été 2002.

Un an avant le départ de Laure. Il ne pouvait pas se tromper. Douloureux repère.

— Je m’en souviens parce que j’ai participé aux recherches, ajouta-t-il.

— Dans le dossier, j’ai lu qu’à l’époque, Hervé et Sébastien Lavessières ont été auditionnés par la gendarmerie…

— Vraiment ? Je n’ai jamais entendu parler de ça…

— Tu m’étonnes ! Quelqu’un affirmait les avoir vus en compagnie de la disparue… Mais ils ont été remis en liberté et l’affaire a été classée. La touriste était bien passée par ici mais n’était pas restée dans la vallée… Relis-moi le message !

— « Une innocente victime est morte et le père de l’assassin veut protéger son fils. Le silence se paie très cher. Mais parler peut se payer aussi. Et la montagne pleure… »

— « Et la montagne pleure… » Celui qui envoie ces messages était à l’enterrement de Pierre ! C’est la phrase que tu as dite…

— Je sais… Si je comprends bien, le fils de Lavessières aurait tué cette fille et son père veut le protéger ?

— En achetant le silence de Julien.

— Mais comment Julien pourrait-il savoir que c’est Sébastien le coupable ?

— Aucune idée ! Il a peut-être vu ou entendu quelque chose et il fait chanter le maire !

— Mon Dieu… C’est encore pire que je ne le pensais… Et Pierre serait donc celui qui aurait payé parce qu’il voulait parler… « Mais parler peut se payer aussi. Et la montagne pleure… »

— C’est clairement ce que dit le message !

Vincent ne pouvait quitter la feuille dactylographiée des yeux. Une catastrophe dont l’ampleur le dépassait.

— Mais Sébastien était très jeune en 2002 ! dit-il soudain. Il avait à peine…

— Seize ans, je crois…

— Seize ans ! répéta Vincent. C’est tellement jeune…

— Il n’y a pas d’âge pour tuer ! affirma Servane.

— Mais pourquoi ? Pourquoi assassiner cette fille ?

— J’en sais rien. Elle lui plaisait peut-être et il a voulu… enfin, elle n’a peut-être pas voulu et ça a mal tourné… Je suis certaine qu’on détient enfin la vérité !

— Ah oui ? Et qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?

— Attendre. Notre messager va sans doute continuer de nous mettre sur la voie… Il faut qu’on retrouve le corps de cette femme. Sinon, on ne peut rien faire.

En imaginant cette éventuelle découverte, Vincent eut un haut-le-cœur.

— Tu crois qu’il va m’indiquer l’endroit où elle est enterrée dans son prochain message ? interrogea-t-il avec angoisse.

— Possible… Visiblement, cette personne aime bien les jeux de piste.

— Tu parles d’un jeu de piste ! Un jeu macabre, oui ! Mais il y a encore des trucs que je pige pas…

— Quoi ? demanda patiemment Servane.

— Eh bien, le type qui m’envoie ces messages, pourquoi ne va-t-il pas dénoncer lui-même les coupables à la gendarmerie ?

— Il a peut-être envie que la vérité éclate, mais n’a pas forcément le courage de dénoncer ce crime… Il veut que nous fassions le sale boulot à sa place, en somme.

— Mais s’il est au courant de ce meurtre qui remonte à six ans, pourquoi se réveille-t-il maintenant ?

— Parce que Pierre est mort ! Ce messager devait tenir à lui, et c’est la mort de Pierre qui l’a décidé à agir. Il ou elle, d’ailleurs… Attends, et si… Si c’était Ghislaine, ce mystérieux corbeau ?

— Ghis ?

— Elle aimait Pierre, elle est aux premières loges pour être au courant de l’affaire…

— C’est pas faux, admit Vincent. Mais elle risque gros elle aussi, si la vérité éclate ! Parce qu’elle a bénéficié de ce fric, tout comme son fumier de mari.

— Disons qu’elle est peut-être prête à ce sacrifice… Mais qu’elle ne veut pas que Julien sache que c’est elle qui balance… Rappelle-toi la lettre de Pierre : il disait qu’elle avait peur de son propre mari, qu’il pouvait devenir violent. S’il va en taule, autant qu’il ne sache jamais que ça vient d’elle…

Petit à petit, mot après mot, Servane éclairait les ténèbres.

— Alors, je vais la choper et l’obliger à me parler, décida Vincent.

— Non ! Ne fais pas ça… Trop dangereux ! Ce n’est qu’une supposition et ça risque de nous mettre au jour. Et là, on pourrait finir comme Pierre…

Heureusement qu’elle était là pour calmer ses ardeurs.

— OK, je vais donc attendre le prochain message, se résigna Vincent.