Выбрать главу

C’est ce que Wandrille n’avait pas vu tout de suite : dégoulinant par terre au pied de la statue, une tache marron, comme du sang. Puis il a vu la tête du chat, tranchée. Une tête noire, avec une petite tache blanche près de l’oreille gauche.

À côté, un carton plié en deux, du format d’une carte de visite. Wandrille se baisse, ramasse le petit papier.

Il a cru un instant que Jacquelin de Craonne s’accroupissait lui aussi pour voir ; non, il s’est effondré par terre, sur les dalles, et il reste assis comme ça, les yeux ronds, la bouche entrouverte, au risque de salir son beau costume gris perle.

5

Sur le campo, le sang

Venise,

mercredi 24 mai 2000

Un carton plié en deux, du format d’une carte de visite, juste à côté du cadavre de ce pauvre chat : Pénélope a le temps de le ramasser, de le mettre dans son sac, sans trop le regarder, de peur qu’on ne la voie, avant que les premiers badauds n’arrivent.

Sur la place, face au bien nommé Ponte Cavallo, les serveurs du restaurant sortent les tables et les chaises. L’établissement s’appelle le « Snack Bar Colleoni ». C’est une place qui se réveille tard. Personne n’a vu la mise en scène macabre, le chat tué, ou alors c’est une tradition locale et on n’y fait plus attention. Pénélope n’a pas pu bouger. Elle aime les chats. Elle veut comprendre.

Derrière elle, une voix féminine, pleine d’emphase, qu’elle ne reconnaît pas tout de suite : « C’est en ces lieux qu’on prononçait, devant tous les patriciens de Venise assemblés, l’éloge funèbre des doges qui venaient de périr… »

Rosa Gambara, sur le fond des marbres polychromes de la façade de l’hôpital San Marco, découpe son profil de lévrier à lunettes d’écaille, cheveux longs peignés à l’afghane. Tout le monde a parlé de son dernier récit, Il te faudra quitter Venise. Elle est écrivain, elle se débat dans l’autofiction, mais on voit surtout sa tête à la télévision où elle ne craint pas de se démener, là aussi, dans son propre rôle. Pénélope sait que c’est une des rares bonnes émissions qui restent, sa mère le lui dit toujours, et elle est professeur de lettres au lycée Raymond-Salignac de Villefranche-de-Rouergue — elle parle de Virgile, des Bucoliques et des Géorgiques aux futurs cultivateurs, ils en ont de la chance.

Rosa — à la télévision, on l’appelle par son prénom — invite des écrivains une fois par mois sur le plateau de « Paroles d’encre ». Sa légende veut que, le reste du temps, elle s’enferme pour lire dans un palais de Venise que lui a légué sa grand-mère italienne. La semaine passée, Le Monde faisait son portrait en pleine page. On évoquait la possibilité de créer une chaîne culturelle franco-italienne sur le modèle d’Arte dont on lui confierait la direction. Les gens n’en peuvent plus, concluait l’article, de la chaîne strasbourgeoise de la Seconde Guerre mondiale et du nucléaire.

Rosa est une célébrité de Venise. La seule célébrité de Venise qui soit connue aussi à Villefranche-de-Rouergue. La voici qui surgit dans la réalité, en tailleur pied-de-poule et sac damier de chez Vuitton, s’agitant comme si elle donnait le départ d’une course. Et elle lui parle à elle, Pénélope, comme si elles étaient amies, comme si on était dans l’émission, en accentuant chaque première syllabe, un tic d’écran — avec un très léger accent italien planant sur la fin des phrases comme flotte l’esprit sur les eaux : « Un chat à la tête tranchée, c’est une menace de mort ici. Un langage codé depuis le XVIIe siècle. Reste à savoir à qui le message s’adresse, peut-être à moi, j’ai tant d’ennemis, les éditeurs, les attachés de presse, les auteurs que je n’ai jamais voulu inviter… Les chats disparaissent de la ville. La municipalité les chasse. Bientôt on pourra dire : pas un chat à Venise ! Leur dernier refuge, ce sont les cloîtres à l’intérieur de l’hôpital San Marco, juste ici, c’est très beau d’ailleurs. Suffit d’entrer, c’est gratuit, les touristes ne le savent pas, ils ne regardent que la façade, mais c’est vrai qu’elle est superbe. Elle va bien avec la statue, vous ne trouvez pas ? C’est la plus belle place de Venise. Elle n’est pas si facile à dénicher, heureusement que vous aviez un plan. Vous avez lu Corto Maltese, ma jolie ?

— Bien sûr !

— C’est pas tellement une lecture de fille. Vous avez un fiancé ? Hugo Pratt vient de ce coin, sa maison est à l’angle de la Casa della Testa, tout son univers est né là.

— Vous aussi, vous êtes une enfant du quartier ?

— Sestiere, pas quartier, Venise est divisé en six ! Ici, Sestiere de Castello. Je ne suis pas Vénitienne à quatre quartiers, j’ai eu une grand-mère milliardaire, en lires, mais c’était déjà bien. Grâce à elle, j’habite ce palais, celui dont vous voyez le jardin, de l’autre côté du petit canal. Je donne sur la place, le Colleone de Verrocchio, je le vois de mon lit. Mes trois autres côtés sont français, et très pauvres. J’écris mes livres en français. Un français pauvre aussi, minimal.

— Je sais.

— Je ne vous embarrasserai pas en vous demandant si vous m’avez lue et lequel de mes récits vous avez préféré. Je vous ai vue ramasser un petit papier, vous l’avez mis dans votre besace, bien imitée d’ailleurs — quand les Français copient les Italiens… En réalité, c’est pour cela que je me suis permis de vous aborder. Je suis romancière, curieuse donc… »

Pénélope sort le petit carton de son sac. Le format d’une carte de visite pliée en deux, elle lit à voix haute : « Tous les écrivains français de Venise seront des chats si le cheval de l’île noire ne rentre pas à l’écurie. Première exécution cette semaine. »

Rosa se saisit du bristol.

« Moi qui aime collectionner les cartons d’invitation, celui-ci me manquait. Vous croyez qu’il faut prendre ce rituel au sérieux ?

— Ne me le demandez pas à moi, je suis juste…

— Une touriste ?

— J’aimerais ! Je suis conservatrice de musée, je participe à un colloque…

— Ah oui, tout ce qu’on a toujours su sur les gondoles sans jamais oser le demander aux gondoliers. J’ai reçu le programme, affriolant. Le directeur de l’Istituto m’invite à chaque fois, Crespi, il a cent ans, je suis folle de lui, il est d’un lubrique. Ça m’amuse bien, cette menace sur les écrivains. Je peux garder le carton ? Je crois que ça va intéresser quelques amis journalistes, ici, et à Paris aussi, pourquoi pas… »

Si Pénélope ne regagne pas la grande salle du colloque dans une demi-heure, son absence va se remarquer. Et pas une seconde pour les boutiques. Elle a décidé de se mettre à la mode italienne, elle n’a emporté que le strict nécessaire, elle a prévu d’acheter sur place. Trois mois qu’elle s’abstient, en prévision, de toute acquisition vestimentaire, toujours risquée dans les boutiques de Versailles — où on peut céder à la tentation de repartir avec une jupe bleu marine et des ballerines Repetto assorties au serre-tête.