Jeanne essaya de déglutir. Pas moyen. Elle pressentait, dans son dos, Féraud qui était comme paralysé.
— Pourquoi une… machine agricole ?
— Pour les vibrations. Ils attachaient la femme dessus et faisaient tourner le moteur. Ils provoquaient l’accouchement. Ils avaient installé une table de jeu face à la machine, pour parier. On entendait les hurlements des femmes. Les rires des officiers. Les trépidations du moteur qui couvraient tout. Un pur cauchemar.
— Que faisaient-ils de l’enfant ?
— Je vous l’ai dit : un médecin prenait la relève.
— Et… la femme ?
— Exécutée. Sur place. La détonation de l’arme, c’était le premier bruit que le bébé entendait.
Jeanne rassembla ses pensées. Encore une ou deux questions, et la femme se tairait. Elle retournerait à son monde de fantômes.
— En 1972, vous étiez déjà là ?
— J’étais là.
— Vous vous souvenez d’un accouchement à cette époque ? Avant le début de la dictature ?
— Le premier du genre. Les soldats ont étrenné leur machine avec cette femme.
— Vous connaissiez son nom ?
— Je vous le répète : jamais de nom.
— Et l’enfant ?
— Joachim. Il a été adopté par un homme de la caserne. Garcia. Un bon à rien. Un saoulard.
— Vous savez ce qui s’est passé ensuite dans cette famille ?
— Garcia a tué sa femme et s’est suicidé, en 1977. Le gamin a fui. Plus tard, on a raconté qu’il avait survécu dans la jungle. Qu’il était retourné à la vie sauvage. Mais la vie sauvage, c’était ici. À Campo Alegre.
— Quelques années plus tard, on a pourtant retrouvé l’enfant. Vous vous en souvenez ?
— Je me souviens d’Alfonso Palin. Il est venu chercher le gamin. En 1982. Mais Joachim était parti avec un jésuite du village.
— Vous saviez qu’il s’agissait de son fils biologique ?
— Il y a eu des rumeurs. On disait que Palin avait couché avec la mère du gosse, à Buenos Aires. Il voulait récupérer l’enfant. Pellegrini, qui dirigeait la base militaire, crevait de trouille. Palin avait déjà démontré de quoi il était capable.
— Comment ça ?
Catarina hocha la tête. Un coup de rasoir vint couper le bas de son visage. Une sorte de sourire. Mais ses yeux noirs ne changeaient pas d’expression. Ils ne le pouvaient pas : aucune partie molle. Ils se réduisaient aux cavités osseuses des orbites.
— Quand il a appris ce qu’on avait fait à sa maîtresse, il a retrouvé les soldats et les a exécutés. Une balle dans la nuque pour chacun.
— Pellegrini n’a rien dit ?
— Pellegrini n’avait qu’une chose à faire : retrouver l’enfant. Le donner à Palin. Et prier pour que l’amiral ne revienne plus jamais.
Jeanne connaissait la suite.
Elle fit un signe à Féraud, dont la silhouette disparaissait dans l’obscurité. Il était temps de partir. Temps de retrouver l’annexe avant la nuit totale.
Alors qu’ils franchissaient le seuil, Jeanne ne put s’empêcher de demander :
— Vos yeux, que s’est-il passé ?
Catarina ne répondit pas aussitôt. Ses mains se crispèrent sur ses genoux.
— Un châtiment.
— Les soldats ?
— Pas les soldats. Moi.
Elle leva les poings et les appuya sur ses orbites vides.
— Un matin, j’ai décidé que j’en avais assez vu. Je suis allée dans les cuisines. J’ai trouvé une cuillère. Je l’ai désinfectée à la flamme et j’ai… opéré. Depuis, je vis avec les Indiens.
Jeanne salua la femme à voix basse et poussa Féraud dans le couloir, qui trébucha sur une racine et faillit s’étaler.
— Attendez.
Jeanne s’immobilisa dans l’encadrement de la porte.
— Vous, où allez-vous ? demanda l’infirmière.
— Dans la forêt des Mânes.
Bref silence. Catarina conclut de sa voix creuse, distante, étrangère à elle-même :
— Alors, vous les verrez.
— Qui ?
— Les mères. Les mères des bébés.
— Vous nous avez dit que les officiers les abattaient aussitôt après l’accouchement.
— Elles sont mortes dans ce monde. Pas dans la forêt des Mânes. Elles voyagent sur les terres mouvantes de la lagune. Ce sont des âmes cannibales. Elles mangent la chair des hommes. Elles se vengent. Quand vous les verrez, saluez-les de ma part. Dites-leur que je ne les ai pas oubliées.
80
Joachim, l’enfant du Mal. La « mécanique du père » poussée à son paroxysme. La violence n’avait pas seulement constitué son éducation. Elle avait présidé à sa naissance. Les fées penchées sur son berceau avaient été des soldats sadiques et dépravés. Puis il y avait eu les Garcia, couple d’ivrognes violents. Puis le peuple du Premier Age, cannibale et sanguinaire. Puis les singes hurleurs. Puis Alfonso Palin… Les traumatismes de l’enfant procédaient par strates successives, accumulées, compressées, comme des feuilles de métal pour créer un nouvel alliage. La mécanique des pères.
Jeanne songeait à la machine agricole, aux hurlements de la femme en couches, aux saccades du moteur qui exprimaient, symboliquement, l’engrenage fatal dont était issu l’enfant-loup…
La péniche rouillée glissait dans la nuit depuis plusieurs heures, alors que des escouades de chauves-souris claquaient des ailes au-dessus des têtes. Le froid était de retour. Tous les passagers s’étaient regroupés autour des braseros. Chacun parlait à voix basse.
Jeanne et Féraud grelottaient sur place. On leur avait remis des couvertures. On leur avait donné à manger. À la lueur vacillante du feu, ils n’avaient pas vu ce qu’ils mâchaient. Trop fatigués pour éprouver ni goût ni dégoût…
Blottie sous sa couverture, Jeanne scrutait maintenant l’obscurité autour d’elle. Elle ne voyait rien. Les parois de la forêt constituaient une seconde nuit encastrée dans la première, plus dense, plus noire, ajoutant encore une épaisseur particulière aux ténèbres.
Les rives du fleuve paraissaient s’être rapprochées. Elles avaient gagné en présence, en parfums, en bruissements. Maintenant, les Indiens chantaient pour la lune. Peut-être les « Non-Nés » étaient-ils déjà là, scrutant la barge qui passait ? Et Joachim ? Comment se rendait-il, avec son père, auprès de son peuple ? Possédaient-ils leur propre embarcation ?
Soudain, elle aperçut des lucioles virevoltant parmi les feuillages. Elle était étonnée de les distinguer aussi nettement. L’impression se précisa. Non. Pas des lucioles. Ces lumières étaient fixes… En écho à cette remarque, un bourdonnement se fit entendre. Un bruit qu’elle aurait reconnu entre mille. Celui d’un générateur électrique tournant à plein régime.
Elle se leva et rejoignit, encore une fois, la cabine du capitaine. Il roucoulait avec deux jeunes Indiennes sur ses genoux. L’ambiance n’était plus au viol. Plus du tout.
— Ces lumières, là-bas, c’est quoi ?
— Tranquila, mujercita… Vous allez pas sursauter à chaque fois qu’on croise une baraque.
— Quelle baraque ?
— Une estancia.
— Il y a une estancia dans la forêt ?
— On est en Argentine. Y a toujours une estancia quelque part.
— A qui appartient-elle ?
— Je sais pas. Un richard. Un Espagnol.
Pensées automatiques. Douche. Repas. Ravitaillement. Porteurs… Cette estancia constituait l’étape idéale avant de plonger dans l’inconnu. Il y aurait forcément moyen de négocier avec le propriétaire ou le gérant du domaine…