Voilà des mois et des mois que les familles réclamaient les dépouilles des soldats enterrés au front. Rendez-nous nos enfants. Mais rien à faire. C’est qu’il y en avait partout. Tout le nord et tout l’est du pays étaient constellés de tombes de fortune creusées rapidement parce que les morts ne pouvaient pas attendre, pourrissaient vite, sans compter les rats. Dès l’armistice, les familles s’étaient mises à hurler, mais l’État s’était arc-bouté sur son refus. En même temps, quand il y pensait, Albert trouvait que c’était logique. Si le gouvernement autorisait les exhumations privées des soldats, on verrait, en quelques jours, des centaines de milliers de familles armées de pelles et de pioches retourner la moitié du pays, vous imaginez le chantier, et transporter comme ça des milliers de corps en putréfaction, faire transiter des jours entiers les cercueils dans des gares, les charger dans des trains qui mettaient déjà une semaine pour relier Paris à Orléans, ce n’était pas possible. Et donc, c’était non, depuis le début. Sauf que, pour les familles, c’était difficile à admettre. La guerre était finie, on ne comprenait pas, on insistait. De son côté, le gouvernement n’arrivait même pas à démobiliser les soldats, on ne voyait pas comment il s’y serait pris pour organiser l’exhumation et le transport de deux cent, trois cent ou même quatre cent mille cadavres, on en perdait le nombre… C’était un casse-tête complet.
Alors, on se réfugia dans la tristesse, des parents traversaient le pays pour venir se recueillir sur des tombes plantées au milieu de nulle part, n’arrivaient pas à partir.
C’était le cas pour les plus résignés.
Parce qu’il y avait les autres, les familles rebelles, les exigeantes, les têtues qui ne voulaient pas s’en laisser conter par un gouvernement d’incompétents. Celles-là s’y prenaient autrement. Et c’était le cas de la famille d’Édouard. Mlle Péricourt n’était pas venue se recueillir sur la tombe de son frère.
Elle était venue le chercher.
Elle était venue pour le déterrer et pour l’emporter.
On en avait entendu, de ces histoires. Il y avait tout un trafic, des gens qui se spécialisaient, il suffisait d’un camion, d’une pelle, d’une pioche et d’avoir le cœur bien accroché. On trouvait l’endroit, de nuit, on faisait vite.
— Et c’est possible quand, reprit le capitaine Pradelle, que mademoiselle aille se recueillir sur la tombe de son frère, soldat Maillard ?
— Demain, si vous voulez…, proposa Albert d’une voix blanche.
— Oui, répondit la jeune fille, demain, c’est parfait. Je serai en automobile. Il faut combien de temps pour y aller, selon vous ?
— Difficile de se rendre compte. Une heure ou deux… Peut-être plus… Quelle heure vous irait ? demanda Albert.
Madeleine hésita. Et, comme ni le capitaine ni Albert ne réagissaient, elle se lança :
— Je passe vous chercher vers dix-huit heures, qu’en dites-vous ?
Ce qu’il en disait ?
— Vous voulez vous recueillir de nuit ? demanda-t-il.
Ça avait été plus fort que lui. Pas pu s’en empêcher. C’était lâche.
Il le regretta aussitôt, car Madeleine baissa les yeux. Elle n’était nullement gênée par sa question, non, elle calculait. Elle était jeune, mais elle avait les pieds sur terre. Et comme elle était riche, ça se voyait tout de suite, l’hermine, le petit chapeau, les jolies dents, elle considérait concrètement la situation et se demandait quel prix il faudrait proposer pour obtenir la collaboration de ce soldat.
Albert en fut écœuré pour lui-même, laisser croire qu’il accepterait de l’argent pour ça… Avant qu’elle ouvre la bouche, il dit :
— D’accord, à demain.
Il se retourna et prit le chemin du camp.
9
Et je t’assure, je suis bien désolé de revenir encore une fois sur ça… Il faudrait quand même que tu sois vraiment sûr. Parfois, on prend des décisions, sur le coup de la colère, de la déception ou du chagrin, il arrive que nos émotions nous dépassent, enfin, tu vois ce que je veux dire. Je ne sais pas comment on pourrait faire maintenant, mais, encore, ça, on trouverait… Ce qu’on fait dans un sens, on doit pouvoir le refaire dans l’autre. Je ne veux pas t’influencer, mais je te le demande : pense à tes parents. Je suis certain, s’ils te retrouvaient comme tu es, qu’ils t’aimeraient tout autant qu’avant, si ce n’est plus. Ton père doit être un homme bien brave et bien dévoué, imagine la joie que ce serait pour lui de te savoir vivant. Je ne veux pas t’influencer. De toutes les manières, ça sera comme tu l’entends, ce sont toutefois des choses qu’il faut peser finement, à mon avis. Tu m’as dessiné ta sœur, Madeleine, c’est une agréable jeune fille, pense un peu à la peine qu’elle a eue d’apprendre ta mort et quel miracle ce serait pour elle, aujourd’hui…
Il ne servait à rien d’écrire ça. On ne savait même pas quand les lettres arrivaient, elles pouvaient mettre deux semaines ou bien quatre. Et les dés étaient jetés. Albert n’écrivait ces choses que pour lui. Il ne regrettait pas d’avoir aidé Édouard à changer d’identité, mais s’il n’allait pas jusqu’au bout, il ne parvenait pas à imaginer concrètement les conséquences qu’il devinait assez sombres. Il se coucha par terre, roulé dans sa vareuse.
Il se tourna et se retourna une grande partie de la nuit, nerveux, inquiet.
Dans ses rêves, on déterrait un corps et Madeleine Péricourt voyait tout de suite que ce n’était pas celui de son frère, il était trop grand ou trop petit, parfois il avait un visage qu’on reconnaissait immédiatement, celui d’un très vieux soldat, parfois même on déterrait un homme avec une tête de cheval mort. La jeune fille lui prenait le bras et demandait : « Qu’est-ce que vous avez fait de mon frère ? » Le capitaine d’Aulnay-Pradelle en rajoutait, évidemment, ses yeux étaient d’un bleu tellement clair qu’ils éclairaient le visage d’Albert comme une torche. Sa voix était celle du général Morieux. « C’est vrai, ça ! tonnait-il. Qu’est-ce que vous en avez fait, de ce frère, soldat Maillard ? »
C’est sur un cauchemar comme celui-ci qu’il se réveilla aux premières heures de l’aube.
Alors que tout le camp ou presque dormait encore, Albert remua ses pensées qui, avec l’obscurité de la grande salle, la lourde respiration des camarades et la pluie qui battait sur le toit, devinrent, de minute en minute, de plus en plus noires, cafardeuses, menaçantes. Ce qu’il avait fait jusqu’à présent, il ne le regrettait pas, mais il était incapable d’aller plus loin. La vision de cette jeune fille froissant dans ses petites mains cette lettre tissée de mensonges lui revenait sans cesse à l’esprit. Était-ce bien humain, ce qu’il faisait là ? Mais était-il encore possible de tout annuler ? Il y avait autant de raisons de faire que de défaire. Car enfin, se disait-il, je ne vais pas aller maintenant déterrer des cadavres pour couvrir un mensonge commis par bonté d’âme ! Ou par faiblesse, c’est la même chose. Mais si je ne vais pas le déterrer, si je dévoile toute l’affaire, me voilà accusé. Il ne savait pas ce qu’il risquait, seulement que c’était grave, tout prenait des proportions effrayantes.
Lorsque le jour se leva enfin, il n’avait toujours rien décidé, remettant sans cesse à plus tard le moment de trancher ce terrible dilemme.
C’est un coup de pied dans les côtes qui le réveilla. Frappé de stupeur, il s’assit précipitamment. Toute la salle bruissait déjà de cris, de trépidations, Albert regardait autour de lui, totalement perdu, incapable de reprendre ses esprits, lorsqu’il vit soudain descendre du ciel et se planter à quelques centimètres de son visage celui, sévère et pénétrant, du capitaine Pradelle.