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L’officier le fixa longuement, puis il poussa un soupir de découragement et lui colla une gifle. Albert, instinctivement, se protégea. Pradelle sourit. Sourire large, qui ne disait rien qui vaille.

— Alors, soldat Maillard, on en apprend de belles ! Votre camarade Édouard Péricourt est mort ? Vous savez que ça a été un choc ! Parce que la dernière fois que je l’ai vu…

Il fronça les sourcils, comme s’il puisait loin dans ses souvenirs.

— … ma foi, c’était à l’hôpital militaire où il venait d’être rapatrié. Eh bien, à ce moment-là, il était tout ce qu’il y a de plus vivant. Bon, il n’avait pas sa mine des grands jours… Pour être franc, je lui ai trouvé les traits un peu tirés. Il a voulu arrêter un obus avec les dents, c’est imprudent, il m’aurait demandé conseil… Mais de là à imaginer qu’il allait mourir, non, je vous assure, soldat Maillard, ça ne m’est pas venu à l’esprit. Cependant pas de doute, il est bel et bien mort, vous avez même rédigé une lettre personnelle à la famille pour l’informer, et quel style, soldat Maillard, c’est beau comme l’antique !

Quand il prononçait le nom de Maillard, il gardait cette manière déplaisante d’appuyer sur la dernière syllabe, ce qui lui donnait une tonalité dérisoire et surtout méprisante, Maillard semblait le synonyme de « merde de chien » ou quelque chose d’approchant.

Il se mit à parler bas, à chuchoter presque, comme un homme furieux qui tâche de se contenir :

— Je ne sais pas ce qu’est devenu le soldat Péricourt et je ne veux pas le savoir, mais le général Morieux me charge d’aider sa famille, alors, forcément, je me demande…

La phrase ressemblait vaguement à une question. Jusqu’à présent, Albert n’avait pas eu le droit à la parole et, visiblement, le capitaine Pradelle n’avait pas l’intention de la lui laisser.

— Il n’y a que deux solutions, soldat Maillard. On dit la vérité ou on solde l’affaire. Si on dit la vérité, vous êtes dans de sales draps : usurpation d’identité, je ne sais pas comment vous vous y êtes pris, mais vous êtes bon pour la taule, je vous garantis quinze ans minimum. D’un autre côté, vous allez remettre le couvert avec votre histoire de commission d’enquête sur la cote 113… Bref, pour vous comme pour moi, c’est la plus mauvaise solution. Reste l’autre : on nous réclame un soldat mort, on donne un soldat mort, terminé, je vous écoute.

Albert en était encore à digérer les premières phrases.

— Je ne sais pas…, dit-il.

Dans ce genre de situation, Mme Maillard explosait : « Voilà, ça, c’est du Albert tout craché ! Quand il faut prendre une décision, montrer qu’on est un homme, plus personne ! Je ne sais pas… Il faut voir… Peut-être que oui… Je vais demander… Allons, Albert ! Décide-toi ! Si tu crois que dans la vie, etc., etc. »

Le capitaine Pradelle avait des côtés de Mme Maillard. Mais il tranchait plus vite qu’elle :

— Je vais vous dire ce que vous allez faire. Vous allez vous remuer le cul et, ce soir, vous allez remettre à Mlle Péricourt un beau cadavre estampillé « Édouard Péricourt », vous me suivez ? C’est une journée de boulot et vous repartez tranquille. Mais réfléchissez vite. Et si vous préférez la taule, je suis votre homme…

Albert se renseigna auprès de camarades, on lui indiqua plusieurs cimetières de campagne. Il vérifia ainsi ce qu’il savait : le plus grand de tous se trouvait à Pierreval, à six kilomètres d’ici. C’est là qu’il y aurait le plus de choix. Il y alla à pied.

C’était en bordure d’un bois avec des dizaines de tombes dans tous les coins. Au début, on avait essayé de les aligner, mais ensuite, la guerre avait dû alimenter le cimetière de tellement de corps qu’on les avait placés dans l’ordre où ils arrivaient, à la va-comme-je-te-pousse. Des tombes dans tous les sens, certaines avec des croix, d’autres pas, ou des croix écroulées. Ici, un nom. Là, « un soldat », gravé au couteau sur une plaque de bois. Il y en avait des dizaines avec juste « un soldat ». Et d’autres avec des bouteilles renversées plantées dans la terre dans lesquelles on avait glissé un papier avec le nom du soldat, pour plus tard, pour le cas où quelqu’un voudrait savoir qui était là-dessous.

Dans le cimetière de Pierreval, Albert aurait pu rester des heures à marcher entre les tombes de fortune avant d’en choisir une, sa sempiternelle hésitation, mais la raison avait fini par l’emporter. On verra bien, s’était-il dit, il commence à être tard et il y a du chemin pour revenir au Centre de démobilisation, faut que je me décide. Il tourna la tête, en vit une dont la croix n’indiquait rien et dit : « Celle-là. »

Il avait retiré quelques petites pointes d’une planche arrachée à la barrière, il chercha une pierre, cloua la demi-plaque d’identité d’Édouard Péricourt, repéra l’endroit, recula de quelques pas pour regarder l’effet d’ensemble, comme un photographe un jour de mariage.

Puis il s’en retourna, torturé de peur, de mauvaise conscience, parce que, même pour un bon motif, le mensonge n’était pas dans sa nature. Il pensait à cette jeune fille, à Édouard, et aussi à ce soldat inconnu que le hasard venait de désigner pour incarner Édouard et que, maintenant, plus personne ne retrouverait jamais, un soldat jusqu’alors non identifié, disparu pour de bon.

À mesure qu’il s’éloignait du cimetière et se rapprochait du Centre, les risques à court terme lui apparaissaient et se succédaient dans son esprit à la manière de ces dominos dont le premier fait chuter tous les autres. Tout cela irait très bien, se disait Albert, s’il s’agissait seulement de se recueillir. La sœur a besoin de la tombe de son frère, je lui donne une tombe, celle de son frère ou d’un autre, peu importe, c’est le cœur qui compte. Mais maintenant qu’on va creuser, l’affaire devient plus compliquée. Quand on va chercher au fond d’un trou, allez savoir ce qu’on découvre. Pas d’identité, passe encore, un soldat mort, c’est un soldat mort. Quand on le déterre, qu’est-ce qu’on trouve ? Un objet personnel ? Un signe distinctif ? Ou même, plus simplement, un corps trop grand ou trop petit ?

Sauf que le choix était fait, il avait dit « Celle-ci », et l’affaire était scellée. Bonne ou mauvaise. Albert ne comptait plus sur la chance depuis pas mal de temps.

Il arriva au Centre exténué. Pour attraper son train vers Paris, et pas question de le manquer (s’il y avait un train…), il devait être de retour à vingt et une heures, au plus tard. Ici régnait déjà une certaine effervescence, des centaines de types excités comme des puces, leur bagage rassemblé depuis des heures, criaient, chantaient, hurlaient, se tapaient dans le dos. Les gradés, inquiets, se demandaient ce qu’ils feraient si le convoi annoncé n’arrivait pas, comme c’était le cas une fois sur trois…

Albert quitta le baraquement. Sur le seuil, il regarda le ciel. La nuit serait-elle assez noire ?

Il était fringant, le capitaine Pradelle. Un vrai coq. Uniforme frais repassé, bottes cirées, ne manquaient que les médailles astiquées. Quelques pas et il était déjà à dix mètres. Albert n’avait pas bougé.

— Eh ben, vous venez, mon vieux ?

Dix-huit heures passées. Derrière le fourgon, une limousine tournait au ralenti, on distinguait le bruit ouaté des soupapes, on voyait la fumée sortir du pot d’échappement, presque tendre. Avec le prix d’un seul pneu de cette voiture, Albert aurait pu vivre un an. Il se sentit aussi pauvre que triste.