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Une fois au camion, le capitaine ne s’arrêta pas, il fila jusqu’à la voiture dont on entendit la porte claquer doucement. La jeune fille n’apparut pas.

Le chauffeur, tout en barbe et qui puait la sueur, était assis au volant d’un beau fourgon tout neuf, un Berliet CBA à trente mille francs. Son petit négoce rapportait bien. On voyait tout de suite qu’il avait l’habitude et n’avait confiance qu’en son propre jugement. Par la vitre baissée, il dévisagea Albert, le jaugea des pieds à la tête, puis ouvrit la portière, sauta de son camion et le prit à part. Il lui tenait le bras très fort serré, une poigne terrible.

— Si tu viens, tu rentres dans l’affaire, tu comprends ça ?

Albert fit oui de la tête. Il se tourna du côté de la limousine, le pot d’échappement continuait d’exhaler sa vapeur blanche et caressante, mon Dieu, après toutes ces années de misère, comme ce souffle délicat était cruel.

— Dis-moi…, susurra le chauffeur, tu leur prends combien, toi ?

Albert sentit qu’avec ce genre d’homme, l’acte désintéressé allait très mal passer. Il fit un rapide calcul :

— Trois cents francs.

— Quelle cloche !

Mais il y avait du contentement dans l’expression du chauffeur, celle d’avoir mieux tiré son épingle du jeu. En esprit petit, il éprouvait autant de satisfaction à réussir lui-même qu’à voir échouer les autres. Il tourna le torse en direction de la limousine.

— Tu vois pas ? Ça porte de la fourrure, ça pète dans la soie ! Tu pouvais pousser à quatre cents, facile. Cinq cents, même !

On sentait qu’il était prêt à annoncer ce que lui-même avait négocié. La prudence l’emporta, le chauffeur lui relâcha le bras.

— Allez, viens, faut pas traîner.

Albert se tourna vers la voiture, la jeune fille n’était toujours pas sortie, je ne sais pas, moi, pour saluer, pour remercier, rien de tout cela, il était un employé, un subalterne.

Il monta, on se mit en route. La limousine démarra à son tour, assez loin derrière, se réservant ainsi la possibilité de dépasser le camion et de disparaître, ni vu ni connu, dans le cas où la gendarmerie se montrerait et poserait des questions.

La nuit tomba complètement.

Les lumières jaunes du camion éclairaient la route, mais à l’intérieur, on ne voyait pas ses pieds. Albert posa sa main devant lui, sur le tableau de bord, et scruta le paysage à travers la vitre. Il disait « à droite », ou « par ici », il avait peur de se perdre et, plus ils approchaient du cimetière, plus il avait peur. Il prit alors sa décision. Si ça tourne mal, je m’enfuis à pied par la forêt. Le chauffeur n’ira pas courir après moi. Il démarrera et rentrera à Paris où d’autres transports doivent l’attendre.

Le capitaine Pradelle, lui, était de taille à le poursuivre, il avait déjà montré de très bons réflexes, cet enfoiré. Que faire ? se demandait Albert. Il avait envie de pisser, il se retenait de toutes ses forces.

Le camion monta la dernière côte.

Le cimetière commençait quasiment en bordure de chemin. Le chauffeur fit quelques manœuvres pour se garer dans la descente. Au moment de repartir, même pas de coups de manivelle, il lui suffirait de lâcher les freins dans la pente pour le démarrer.

En s’arrêtant, le moteur provoqua un drôle de silence, comme un manteau qui vous tomberait dessus. Le capitaine apparut aussitôt à la portière. Le chauffeur allait assurer le guet à l’entrée du cimetière. Pendant ce temps, on creuserait, on déterrerait, on récupérerait le cercueil dans le camion, on chargerait, et l’affaire serait réglée.

La limousine de Mlle Péricourt ressemblait à un fauve tapi dans l’ombre, prêt à bondir. La jeune fille ouvrit la portière et apparut. Toute petite. Albert la trouva encore plus jeune que la veille. Le capitaine esquissa un geste pour la retenir, il n’eut pas le temps de prononcer un mot, elle s’avança résolument. Sa présence était tellement saugrenue dans ce lieu et à une heure pareille que les trois hommes en restèrent muets. D’un bref mouvement de tête, elle donna le signal du départ.

On se mit en marche.

Le chauffeur portait deux pelles, Albert trimbalait une grande bâche repliée pour mettre la terre, c’était plus rapide ensuite pour reboucher.

La nuit était à demi claire, on distinguait les buttes des dizaines de tombes à droite et à gauche, c’était comme avancer dans un champ retourné par des taupes géantes. Le capitaine marchait à grands pas. Avec les morts, il avait toujours été un type très conquérant. Derrière lui, entre Albert et le chauffeur, trottait la jeune fille. Madeleine. Albert aimait ce prénom. Celui de sa grand-mère.

— C’est où ?

On marche depuis longtemps, une allée, puis l’autre… C’est le capitaine qui demande. Il s’est retourné, nerveux. Il chuchote, mais sa voix trahit son exaspération. Il veut en finir avec cette histoire. Albert cherche, lève le bras, se trompe, tâche de se repérer. On le voit penser, non, c’est pas là.

— Par là, dit-il enfin.

— T’es sûr ? demande le chauffeur qui commence à douter.

— Oui, dit Albert, c’est par ici.

On continue de parler tout bas comme pendant une cérémonie.

— Grouillez-vous un peu, mon vieux ! s’agace le capitaine.

Enfin, ils y sont.

Sur la croix, une petite plaque, Édouard Péricourt.

Les hommes s’effacent, Mlle Péricourt s’avance. Elle pleure avec discrétion. Le chauffeur a déjà lâché ses pelles et part faire le guet. La nuit est noire, on se devine à peine. Juste la forme fragile de cette jeune fille. Derrière elle, on baisse respectueusement la tête, mais le capitaine regarde partout alentour, inquiet. Cette situation n’est pas confortable. Albert prend l’initiative. Il tend la main et la pose gentiment sur l’épaule de Madeleine Péricourt, elle se retourne, le regarde, elle comprend, recule. L’officier donne une pelle à Albert, prend la seconde, la jeune fille s’écarte. On creuse.

C’est un sol lourd, les pelletées ne vont pas vite. Près du front, où on n’avait guère le temps, les corps n’étaient jamais enterrés profondément, parfois même si peu que, dès le lendemain, les rats les avaient repérés. On ne devrait pas avoir à creuser bien loin avant de trouver quelque chose. Albert, au sommet de l’inquiétude, s’arrête souvent pour écouter, il discerne la présence de Mlle Péricourt, près d’un arbre quasiment mort, toute droite, tendue elle aussi. Elle fume une cigarette, nerveusement. Ça frappe Albert, une femme comme elle qui fume des cigarettes. Pradelle jette un œil à son tour puis, allez mon vieux, on va pas s’éterniser. On se remet au travail.

Ce qui est long, c’est de creuser sans buter contre le corps qui se trouve en dessous. Les pelletées de terre s’accumulent en tas sur la bâche. Qu’est-ce qu’ils vont en faire, de ce corps, les Péricourt ? se demande Albert. L’enterrer dans leur jardin ? De nuit, comme maintenant ?

Il s’arrête.

— À la bonne heure ! siffle le capitaine en se penchant.

Il a dit ça très bas, il ne veut pas être entendu par la jeune fille. Quelque chose du corps est apparu, difficile de deviner ce que c’est. Les dernières pelletées sont délicates, il faut prendre par en dessous pour ne rien abîmer.

Albert est à la manœuvre. Pradelle est impatient.

— Grouillez-vous, souffle-t-il tout bas. Il ne risque plus rien, allez !

La pelle accroche un morceau de la vareuse qui a servi de linceul et, aussitôt, l’odeur remonte, une horreur. L’officier se détourne immédiatement.