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Albert, lui aussi, fait un pas en arrière et, pourtant, il en a respiré pendant toute la guerre, des corps en décomposition, surtout quand il a été brancardier. Sans compter l’hospitalisation avec Édouard ! De repenser soudain à lui… Albert lève la tête et regarde la jeune fille qui, bien qu’assez éloignée, tient un mouchoir devant son nez. Faut-il qu’elle aime son frère ! se dit-il. Pradelle le pousse brutalement et quitte le trou.

D’une enjambée, il est auprès de la demoiselle, la prend par les épaules, la tourne dos à la tombe. Albert est seul au fond, dans l’odeur du cadavre. La jeune fille résiste, elle fait non de la tête, elle veut s’approcher. Albert hésite sur la conduite à tenir, tétanisé, ça lui rappelle tant de choses, la haute silhouette de Pradelle qui le surplombe. De se retrouver comme ça dans une fosse, même aussi peu profonde, de vraies sueurs d’angoisse le saisissent malgré le froid qui est descendu, parce que, avec lui dans le trou et le capitaine au-dessus campé sur ses jambes, toute l’histoire lui remonte à la gorge, il a l’impression qu’on va le recouvrir, l’ensevelir, il se met à trembler, mais il repense à son camarade, à son Édouard, et il se force à se baisser, à reprendre son ouvrage.

Ça vous crève le cœur, ces choses-là. Il gratte avec précaution du bout de la pelle. La terre, argileuse, n’est pas propice à la décomposition et le corps a été très proprement roulé dans sa vareuse, tout ça a ralenti la putréfaction. Le tissu reste collé aux mottes de terre glaise, le flanc apparaît, les côtes, un peu jaunes avec des morceaux de chair putride, noirâtre, ça grouille de vers parce qu’il y a encore pas mal à manger.

Un cri, là-haut. Albert relève la tête. La jeune fille sanglote. Le capitaine la console, mais, par-dessus son épaule, il adresse à Albert un signe d’agacement, faites vite, vous attendez quoi ?

Albert lâche sa pelle, sort du trou et se met à courir. Il a le cœur en compote, ça le retourne, tout ça, ce pauvre soldat mort, ce chauffeur qui fait commerce de la peine des autres, ce capitaine qui, on le voit bien, fourrerait n’importe quel corps dans un cercueil pourvu qu’on aille vite… Et le vrai Édouard, tout défiguré, puant lui aussi comme un cadavre, attaché dans sa chambre d’hôpital. C’est décourageant, quand on y pense, de s’être battu pour un résultat pareil.

Le chauffeur, en le voyant arriver, pousse un soupir de soulagement. En un clin d’œil, il a soulevé la bâche du camion, attrapé une tringle en fer, accroché la poignée de la bière qui se trouve tout au fond et tiré vers lui de toutes ses forces. Le chauffeur devant, Albert derrière, on se met en route vers la tombe.

Ça lui coupe la respiration, à Albert, parce que le type marche assez vite, forcément, avec l’habitude, tandis que lui, il trotte comme il peut et manque plusieurs fois de tout lâcher et de tomber dessous. Finalement on arrive. Ça pue atrocement par ici.

C’est un beau cercueil en chêne avec des poignées dorées et une croix en fer forgé plaquée sur le couvercle. C’est bizarre, un cimetière, c’est pourtant le lieu pour un cercueil, mais celui-là fait très luxueux dans le décor. À la guerre, ce n’est pas le genre qu’on voit couramment, c’est plus pour les bourgeois qui meurent dans leur lit que pour des jeunes gens qui se font trouer la paillasse de façon anonyme. Albert n’achève pas sa belle réflexion philosophique. Autour de lui, on est très pressé d’en finir.

On retire le couvercle, on le pose à côté.

D’une enjambée, le chauffeur descend dans le fossé où repose la dépouille, il se baisse, relève à main nue les extrémités de la vareuse puis, des yeux, cherche de l’aide. Ça tombe sur Albert évidemment, qui d’autre ? Albert avance d’un pas, descend à son tour dans le trou, son angoisse aussitôt lui monte à la tête ; on lit dans toute sa personne qu’il est terrorisé parce que le chauffeur demande :

— Ça va aller ?

On se baisse ensemble, on prend l’odeur de pourriture en pleine poire, on saisit le tissu et han ! une fois, deux fois, et d’un geste, on dépose le corps là-haut, sur le bord de la tombe. Ça fait un floc lugubre. Ce n’est pas lourd, ce qu’on a soulevé là. Ce qui reste, c’est à peine le poids d’un enfant.

Le chauffeur remonte aussitôt, Albert trop heureux de lui emboîter le pas. À deux, on reprend les coins de la vareuse et on balance le tout dans le cercueil, cette fois le floc est plus mat ; à peine le temps de réaliser, le chauffeur a posé le couvercle. Il reste peut-être quelques os dans la fosse, qui auraient glissé dans la manœuvre, mais bon. De toute manière, pensent visiblement le chauffeur et le capitaine, pour ce qu’ils vont en faire, de ce cadavre, c’est bien suffisant. Albert cherche du regard Mlle Péricourt, elle est déjà à sa voiture, c’est difficile ce qu’elle vient de vivre là, comment lui en vouloir ? Son frère réduit à des grappes d’asticots.

On ne clouera pas ici, trop de bruit, plus tard, sur la route. Pour l’heure, le chauffeur met seulement deux larges sangles en tissu autour du cercueil pour serrer le couvercle et éviter que l’odeur se répande trop dans le camion. On refait rapidement le chemin dans l’autre sens, Albert tout seul à l’arrière, les deux autres devant. Entre-temps, le capitaine a allumé une cigarette, il fume sereinement. Albert est épuisé, ce sont les reins surtout qui ont pris.

Pour monter le cercueil à l’arrière du camion, le chauffeur prend devant avec le capitaine, Albert toujours derrière, décidément, c’est sa place, on soulève, et han ! de nouveau, après quoi on pousse la caisse au fond, ça racle sur le plancher en tôle, ça résonne, mais c’est fini, on ne va pas traîner. Derrière eux, la limousine ronronne.

La jeune fille revient vers lui, évanescente.

— Merci, monsieur, dit-elle.

Albert veut dire quelque chose. Pas le temps, elle lui a saisi le bras, le poignet, la main, elle l’ouvre, y glisse des billets, la referme dans les siennes, ce que ça lui fait, à Albert, ce simple geste…

Déjà, elle repart vers sa voiture.

Le chauffeur attache le cercueil sur les ridelles avec des cordes, pour qu’il ne se balade pas dans tous les sens, et le capitaine Pradelle fait signe à Albert. Il désigne le cimetière. Il faut reboucher rapidement, si on laisse la fosse ouverte, c’est les gendarmes, une enquête, comme si on avait besoin de ça.

Albert saisit une pelle, court dans l’allée. Mais il est pris d’un doute et se retourne.

Il est seul.

À une trentaine de mètres, là-bas, du côté de la route, il entend le moteur de la limousine qui s’éloigne, puis le bruit du camion qui démarre dans la descente.

NOVEMBRE 1919

10

Henri d’Aulnay-Pradelle, installé dans un vaste fauteuil de cuir, avait passé négligemment sa jambe droite par-dessus l’accoudoir et tendait à bout de bras, en le tournant lentement dans la lumière, un immense verre de fine hors d’âge. Il écoutait les propos des uns et des autres avec un détachement étudié, afin de montrer qu’il était un « type à la coule ». Il adorait les expressions de ce genre, un peu familières. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il serait même allé jusqu’à la vulgarité et aurait éprouvé une vraie délectation à proférer tranquillement des grossièretés devant des assemblées qui n’auraient pas eu les moyens de se sentir outrées.

Pour cela, il lui manquait cinq millions de francs.

Dans cinq millions, il pourrait se vautrer en toute impunité.

Pradelle venait au Jockey Club trois fois par semaine. Non que le lieu lui plût particulièrement — il trouvait le niveau assez décevant, comparé à ses attentes —, mais il constituait un symbole de son ascension sociale qu’il ne se lassait pas d’admirer. Les glaces, les tentures, les tapis, les dorures, la dignité étudiée du personnel et l’ahurissant montant de la cotisation annuelle lui procuraient une satisfaction que décuplaient encore les innombrables occasions de rencontres qui s’y offraient. Il y était entré quatre mois plus tôt, de justesse, les caciques du Jockey se méfiaient de lui. Mais, s’il avait fallu retoquer tous les nouveaux riches, étant donné l’hécatombe des dernières années, le club serait devenu le hall des pas perdus. Et puis Pradelle disposait de quelques appuis difficiles à contourner, à commencer par son beau-père à qui on ne pouvait rien refuser et son amitié avec Ferdinand, le petit-fils du général Morieux, jeunesse déclassée et passablement décadente, mais qui condensait tout un ensemble de relations. Rejeter un maillon revenait à se priver de toute la chaîne, impossible, la pénurie d’hommes vous contraint à de ces choses parfois… Au moins Aulnay-Pradelle, lui, avait un nom. Une mentalité de corsaire, mais des quartiers de noblesse. Donc, finalement, il avait été accepté. Au demeurant, M. de La Rochefoucauld, le président en exercice, considérait qu’il ne faisait pas si mal que cela dans le paysage, ce grand jeune homme qui traversait les salles au pas de charge, un perpétuel coup de vent. Avec une arrogance qui justifiait l’adage selon lequel un vainqueur, c’est toujours quelque chose de laid. Assez vulgaire donc, mais c’était un héros. C’est comme les jolies femmes, les héros, dans une bonne société, on a toujours besoin d’en avoir quelques-uns. Et, à une époque où il était difficile de trouver des hommes de son âge à qui il ne manquait pas au moins une main ou une jambe, quand ce n’était pas les deux, celui-ci était assez décoratif.