Выбрать главу

Jusqu’à présent, Aulnay-Pradelle n’avait eu qu’à se louer de cette Grande Guerre. Sitôt libéré, il s’était lancé dans la récupération et la revente des stocks militaires. Des centaines de véhicules français ou américains, de moteurs, de remorques, des milliers de tonnes de bois, de toile, de bâches, d’outils, de ferraille, de pièces détachées, dont l’État n’avait plus l’usage et dont il avait besoin de se débarrasser. Pradelle achetait des lots entiers qu’il revendait aux compagnies de chemins de fer, aux sociétés de transport, aux entreprises agricoles. Le bénéfice était d’autant plus confortable que le gardiennage de ces zones de stockage était extrêmement poreux aux arrosages, pourboires et autres bakchichs, et que, sur place, vous enleviez facilement trois camions pour un et cinq tonnes pour deux.

La protection du général Morieux et son propre statut de héros national avaient ouvert à Aulnay-Pradelle bien des portes, et son rôle à l’Union nationale des combattants — qui avait montré son utilité en aidant le gouvernement à briser les dernières grèves ouvrières — lui avait ménagé de nombreux appuis supplémentaires. Grâce à quoi il avait déjà remporté d’importants marchés de liquidation de stocks, achetant des lots entiers pour quelques dizaines de milliers de francs qu’il empruntait et qui, après revente, devenaient des centaines de milliers de francs de bénéfice.

— Salut, vieux !

Léon Jardin-Beaulieu. Un homme de valeur, mais qui était né petit, dix centimètres de moins que tout le monde, c’était à la fois peu et beaucoup, pour lui c’était terrible, il courait après la reconnaissance.

— Salut, Henri, répondit-il en roulant légèrement des épaules, il pensait que ça le grandissait.

Pour Jardin-Beaulieu, avoir le droit d’appeler Aulnay-Pradelle par son prénom était une volupté pour laquelle il aurait vendu père et mère, ce que d’ailleurs il avait fait. Il affecte le ton des autres pour se croire comme les autres, pensa Henri en lui tendant une main molle, presque négligente, et il demanda d’une voix basse, tendue :

— Alors ?

— Toujours rien, répondit Jardin-Beaulieu. Rien ne filtre.

Pradelle leva un sourcil agacé, il excellait dans les messages sans paroles à destination du petit personnel.

— Je sais, s’excusa Jardin-Beaulieu, je sais…

Pradelle était terriblement impatient.

Quelques mois plus tôt, l’État s’était résolu à confier à des entreprises privées le soin d’exhumer les dépouilles des soldats enterrés au front. Le projet était de les regrouper en de vastes nécropoles militaires, l’arrêté ministériel préconisant « la constitution du plus petit nombre possible des plus grands cimetières possibles ». C’est qu’il y en avait un peu partout, de ces cadavres de soldats. Dans des cimetières improvisés à quelques kilomètres, voire à quelques centaines de mètres de la ligne de front. Sur des terres qu’il fallait maintenant rendre à l’agriculture. Il y avait déjà des années, quasiment depuis le début de la guerre, que les familles réclamaient de pouvoir se recueillir sur la tombe de leurs enfants. Ce regroupement des sépultures n’excluait pas de restituer un jour à celles qui le souhaitaient le corps de leurs soldats, mais le gouvernement espérait qu’une fois constituées, ces immenses nécropoles où les héros reposeraient « auprès de leurs camarades morts au combat » calmeraient les ardeurs familiales. Et éviteraient de grever à nouveau les finances de l’État par des transports individuels, sans compter les questions sanitaires, un vrai casse-tête qui coûterait les yeux de la tête alors que les caisses resteraient vides tant que l’Allemagne n’aurait pas payé ses dettes.

Cette vaste entreprise morale et patriotique de regroupement des cadavres entraînait toute une chaîne d’opérations lucratives à souhait, des centaines de milliers de cercueils à fabriquer puisque la plupart des soldats avaient été enterrés à même le sol, parfois simplement roulés dans leur vareuse. Des centaines de milliers d’exhumations à coups de pelle (le texte prévoyait explicitement qu’il fallait user de la plus grande précaution), autant de transports en camion des dépouilles mises en bière jusqu’aux gares de départ et autant de réinhumations dans les nécropoles de destination…

Si Pradelle remportait une part de ce marché, pour quelques centimes par corps, ses Chinois allaient déterrer des milliers de cadavres, ses véhicules transporter des milliers de dépouilles en putréfaction, ses Sénégalais inhumer le tout dans des tombes bien alignées avec une belle croix vendue au prix fort, de quoi reconstruire de fond en comble, en moins de trois ans, la propriété familiale de la Sallevière, qui pourtant était un sacré gouffre.

À quatre-vingts francs le cadavre et avec un prix de revient réel aux alentours de vingt-cinq, Pradelle espérait un bénéfice net de deux millions et demi.

Et si le ministère passait, en plus, quelques commandes de gré à gré, en retirant les pots-de-vin, on frôlerait les cinq millions.

Le marché du siècle. Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d’avantages, même après.

Bien informé par Jardin-Beaulieu, dont le père était député, Pradelle avait su anticiper. Dès la démobilisation, il avait créé la société Pradelle et Cie. Jardin-Beaulieu et le petit-fils Morieux avaient apporté chacun cinquante mille francs et leurs précieuses relations, Pradelle quatre cent mille à lui seul. Pour être le patron. Et pour prendre quatre-vingts pour cent des bénéfices.

La Commission d’adjudication des marchés publics se réunissait ce jour-là, elle était en conclave depuis quatorze heures. Grâce à ses interventions et à cent cinquante mille francs de dessous-de-table, Pradelle l’avait bétonnée : trois membres, dont deux à sa botte, devaient trancher sur les différentes propositions, décider en toute impartialité que la société Pradelle et Cie présentait le meilleur devis, que son spécimen de cercueil, déposé au magasin du Service des sépultures, était le plus conforme à la fois à la dignité des Français morts pour la patrie et aux finances de l’État. Moyennant quoi, Pradelle devait se voir attribuer plusieurs lots, une dizaine si tout allait bien. Peut-être davantage.