— Et au ministère ?
Un large sourire s’épanouit sur le visage étroit de Jardin-Beaulieu, il avait la réponse :
— L’affaire est dans le sac !
— Oui, ça, je sais, cracha Pradelle, excédé. La question, c’est quand ?
Son souci n’était pas seulement lié aux délibérations de la Commission d’adjudication. Le Service de l’état civil, des successions et des sépultures militaires dépendant du ministère des Pensions était autorisé, en cas d’urgence ou s’il l’estimait nécessaire, à attribuer des marchés de gré à gré. Sans passer par un appel à concurrence. Une vraie situation de monopole s’ouvrirait dans ce cas pour Pradelle et Cie qui pourrait facturer à peu près ce qu’il voudrait, jusqu’à cent trente francs par cadavre…
Pradelle affectait le détachement que les esprits supérieurs adoptent dans les circonstances les plus tendues, mais il était, en fait, d’une nervosité folle. À sa question, Jardin-Beaulieu n’avait hélas pas encore de réponse. Son sourire s’effondra.
— On ne sait pas…
Il était livide. Pradelle détourna le regard, c’était le congédier. Jardin-Beaulieu battit en retraite, fit mine de reconnaître un membre du Jockey et se précipita piteusement à l’autre bout du vaste salon. Pradelle le vit s’éloigner, il portait des talonnettes. S’il n’avait pas été miné par le complexe de sa petite taille, qui lui faisait perdre tout sang-froid, il aurait été intelligent, dommage. Ce n’était pas pour cette qualité que Pradelle l’avait recruté dans son projet. Jardin-Beaulieu avait deux mérites inestimables : un père député et une fiancée sans le sou (sinon, qui aurait voulu d’un pareil nabot !), mais ravissante, une fille très brune avec une jolie bouche que Jardin-Beaulieu devait épouser dans quelques mois. À la première présentation, Pradelle avait pressenti que cette fille souffrait en silence de cette alliance avantageuse qui discréditait sa beauté. Le genre de femme qui aurait besoin de revanches et, à la voir se déplacer dans le salon des Jardin-Beaulieu — Pradelle avait un œil infaillible pour cela, comme pour les chevaux, disait-il —, il aurait parié qu’en s’y prenant bien, elle n’attendrait même pas la cérémonie.
Pradelle retourna à l’observation de son verre de fine, considérant pour la énième fois la stratégie à adopter.
Pour fabriquer autant de cercueils, il faudrait sous-traiter avec pas mal d’entreprises spécialisées, ce qui était rigoureusement interdit par le contrat avec l’État. Mais si tout se passait normalement, personne n’irait y voir de plus près. Parce que tout le monde avait intérêt à fermer les yeux. Ce qui comptait — l’opinion était unanime —, c’était que le pays dispose, dans un délai décent, de jolis cimetières peu nombreux, mais très grands, permettant à tout un chacun de classer enfin cette guerre parmi les mauvais souvenirs.
Et Pradelle gagnerait en sus le droit de brandir son verre de fine et de roter en plein salon du Jockey sans que personne y trouve à redire.
Tout à ses pensées, il n’avait pas vu entrer son beau-père. C’est à la qualité du silence qu’il sentit qu’il avait commis une gaffe, un silence soudain et ouaté, frémissant, comme à l’entrée de l’évêque dans la cathédrale. Lorsqu’il le comprit, c’était trop tard. Rester dans cette position nonchalante en présence du vieux représentait un manque de déférence qui ne lui serait pas pardonné. En changer trop précipitamment, c’était admettre sa subordination devant tout le monde. Le choix entre deux mauvaises solutions. À la provocation, Pradelle préféra la vexation qui lui sembla la moins coûteuse. Il se déplaça vers l’arrière, aussi négligemment que possible, en balayant sur son épaule une poussière invisible. Son pied droit glissa jusqu’au sol, il se redressa dans son fauteuil pour faire bonne figure et inscrivit mentalement cette circonstance sur sa liste des revanches à prendre.
M. Péricourt avait pénétré dans la salle du Jockey d’un pas lent et débonnaire. Il fit semblant de n’avoir rien remarqué du manège de son gendre et rangea cette occasion au rang des dettes à se faire rembourser. Il passa entre les tables en tendant ici et là une main molle de monarque bienveillant, lâchant le nom des présents avec une noblesse de doge, bonjour cher ami, Ballanger, ah, Frappier vous êtes là, bonsoir Godard, risquant des traits d’humour à sa mesure, mais… c’est Palamède de Chavigne si je ne m’abuse ! et lorsqu’il arriva à la hauteur d’Henri, il se contenta de baisser les paupières d’un air entendu, un sphinx, et de poursuivre sa traversée du salon jusqu’à la cheminée vers laquelle il tendit ses deux mains largement écartées avec une satisfaction exagérée.
Quand il se retourna, il vit son gendre de dos. La position était délibérément stratégique. Ce devait être très agaçant de se sentir ainsi observé par-derrière. À les voir manœuvrer l’un par rapport à l’autre, on devinait que la partie d’échecs à laquelle se livraient les deux hommes venait tout juste de commencer et annonçait bien des rebondissements.
Entre eux, l’aversion avait été spontanée et tranquille, presque sereine. La promesse d’une haine au long cours. Chez Pradelle, Péricourt avait immédiatement flairé la crapule, mais il n’avait pas résisté à l’engouement de Madeleine. Personne n’avait les mots pour le dire, mais il suffisait de les regarder ensemble une seconde pour comprendre qu’Henri la faisait très bien jouir et qu’elle n’allait pas s’en tenir là, que cet homme, elle le voulait, qu’elle le voulait terriblement.
M. Péricourt aimait sa fille, à sa manière, bien sûr, qui n’avait jamais été très démonstrative et il aurait été heureux de la savoir heureuse si elle n’avait pas eu l’idée imbécile de s’enticher d’un Henri d’Aulnay-Pradelle. Richissime, Madeleine Péricourt avait été la proie de bien des convoitises et, bien qu’elle ne fût qu’agréable, elle avait été très courtisée. Elle n’était pas bête, la tête près du bonnet, comme feu sa mère, femme de caractère, pas le genre à s’emporter, à céder à la tentation. Avant-guerre, elle les avait démasqués de loin, les petits ambitieux qui la trouvaient banale vue de face, mais très jolie vue de dot. Elle avait une manière aussi efficace que discrète de les éconduire. Avoir été demandée en mariage plusieurs fois lui avait donné beaucoup d’assurance, beaucoup trop, car elle avait vingt-cinq ans lorsque la guerre s’était déclarée, trente quand elle s’était achevée sur la mort de son jeune frère, deuil terrible, et, entre-temps, elle avait commencé à vieillir. Ceci peut-être expliquait cela. Elle avait rencontré Henri d’Aulnay-Pradelle en mars et l’avait épousé en juillet.
Les hommes ne voyaient pas ce qu’il pouvait avoir de si magique, cet Henri, pour justifier pareil empressement, il n’était pas mal, convenons-en, mais enfin… Ça, c’étaient les hommes. Parce que les femmes, elles, saisissaient très bien. Elles regardaient cette allure, ces cheveux ondulés, ces yeux clairs, ces épaules larges, cette peau, mon Dieu, et comprenaient que Madeleine Péricourt avait eu envie d’y goûter et qu’elle en était revenue enchantée.
M. Péricourt n’avait pas insisté, bataille perdue d’avance. Il s’était contenté, prudent, d’imposer des limites. Chez les bourgeois, cela s’appelle un contrat de mariage. Madeleine n’y avait rien trouvé à redire. Le beau gendre, en revanche, avait fait la gueule en découvrant le projet établi par le notaire de la famille. Les deux hommes s’étaient regardés sans un mot, mesure sage. Madeleine restait seule détentrice de ses avoirs et devenait copropriétaire de tout ce qui serait acquis après le mariage. Elle comprenait la réserve soupçonneuse de son père à l’égard d’Henri, dont ce contrat constituait la preuve tangible. Avec une pareille fortune, la prudence devient une seconde nature. À son mari elle expliquait en souriant que ça ne changeait rien. Pradelle, lui, savait que ça changeait tout.