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D’abord, il se sentit floué, bien mal récompensé de ses efforts. Dans l’existence de nombre de ses amis, le mariage avait tout réglé. C’était parfois difficile à obtenir, il fallait manœuvrer finement, mais quand on y arrivait, c’était le magot, après, on pouvait tout se permettre. Or, pour lui, le mariage n’avait rien changé. Côté standing, ça, rien à dire, il en profitait, c’était royal. Henri était un pauvre au train de vie démesuré (sur sa cassette personnelle, il avait rapidement distrait près de cent mille francs, aussitôt investis dans la réfection de la propriété familiale, mais il y avait tant à faire, tout s’écroulait, c’était un abîme).

Henri n’avait pas trouvé la fortune. Pour autant, le coup était loin d’être raté. D’abord, parce que ce mariage mettait un point final à cette vieille histoire de la cote 113 qui l’avait un peu chagriné. Qu’elle resurgisse (comme cela se voyait parfois pour des affaires anciennes qu’on croyait oubliées), ce n’était plus un risque car maintenant, il était riche, même par délégation, lié à une famille aussi puissante que prestigieuse. Épouser Madeleine Péricourt l’avait rendu à peu près invulnérable.

Ensuite, il avait accédé à un bénéfice colossal : le carnet d’adresses de la famille. (Il était le gendre de Marcel Péricourt, intime de M. Deschanel, ami de M. Poincaré, de M. Daudet et de tant d’autres.) Et il était très satisfait des premiers retours sur investissement. Dans quelques mois il pourrait regarder son futur beau-père bien en face : il baisait sa fille, il vampirisait ses relations et, dans trois ans, si tout se passait comme il l’espérait, au Jockey, il se vautrerait encore davantage quand le vieux entrerait dans le fumoir.

M. Péricourt se tenait informé de la manière dont son gendre s’enrichissait. Pas de doute, ce garçon se révélait rapide et efficace ; à la tête de trois sociétés, il avait déjà réalisé près d’un million de bénéfice net en quelques mois. Sur ce plan, c’était un homme bien proportionné à son époque, mais M. Péricourt se méfiait instinctivement de cette réussite. Trop verticale, sujette à caution.

Plusieurs hommes s’étaient regroupés autour du notable, ses clients : il n’y a pas de fortune qui n’ait sa cour.

Henri regardait son beau-père dans ses œuvres. Il prenait des leçons, admiratif. Pas de doute, le vieux crabe savait y faire. Quel aplomb. Il distribuait avec une générosité sélective les remarques, les autorisations, les recommandations. Son entourage avait appris à interpréter ses conseils comme des ordres, ses réserves comme des interdictions. Le genre d’homme avec qui il était impossible de se fâcher quand il vous refusait quelque chose parce que ce qui vous restait, il pouvait aussi vous le retirer.

À cet instant, Labourdin entra enfin dans le fumoir, suant, son large mouchoir à la main. Henri réprima un soupir de soulagement, vida son verre de fine d’une traite, se leva et, le saisissant à l’épaule, l’entraîna dans le salon adjacent. Labourdin trottait à côté de Pradelle en tricotant de ses grosses jambes courtes, comme s’il n’avait pas déjà suffisamment transpiré…

Labourdin était un imbécile grandi par sa bêtise. Elle se manifestait sous la forme d’une ténacité exceptionnelle, incontestable vertu en politique, encore que la sienne ne fût due qu’à son incapacité à changer d’avis et à un manque total d’imagination. Cette stupidité était réputée pratique. Médiocre en tout, presque toujours ridicule, Labourdin était le genre d’homme qu’on pouvait placer n’importe où, qui se montrait dévoué, une bête de somme, on pouvait tout lui demander. Sauf d’être intelligent, immense bénéfice. Il portait tout sur son visage, sa bonhomie, son goût pour la nourriture, sa lâcheté, son insignifiance et surtout, surtout sa concupiscence. Incapable de céder à l’envie de dire une cochonnerie, il braquait sur toutes les femmes de lourds regards de convoitise, notamment sur les bonniches à qui il pelotait le cul dès qu’elles se retournaient, et il allait auparavant au bordel jusqu’à trois fois par semaine. Je dis « auparavant » parce que, sa réputation s’étant progressivement étendue au-delà de l’arrondissement dont il était le maire, beaucoup de quémandeuses se pressaient à sa permanence dont il avait doublé les jours, et il s’en trouvait toujours une ou deux disposées à lui éviter le déplacement jusqu’au bobinard en échange d’une autorisation, d’un passe-droit, d’une signature, d’un coup de tampon. Il était heureux, Labourdin, ça se voyait tout de suite. Ventre plein, couilles pleines, toujours prêt à en découdre avec la prochaine table, avec les prochaines fesses. Il devait son élection à une petite poignée d’hommes influents sur lesquels M. Péricourt régnait en maître.

— Vous allez être nommé à la Commission d’adjudication, lui avait un jour annoncé Pradelle.

Labourdin adorait faire partie de commissions, de comités, de délégations, il y voyait une preuve de son importance. Et, imposée par son gendre, il n’avait pas douté que cette nouvelle nomination venait de M. Péricourt lui-même. Il avait enregistré scrupuleusement, en les notant en grands caractères, les instructions précises qu’il devait suivre. Après avoir donné tous ses ordres, Pradelle avait désigné la feuille de papier.

— Maintenant, vous allez me foutre ça en l’air…, avait-il dit. Vous ne voulez pas non plus qu’on mette ça en vitrine au Bon Marché !

Pour Labourdin, cela avait été le début d’un cauchemar. Terrorisé à l’idée de faillir à sa mission, il avait passé ses nuits à se remémorer les instructions une à une, mais plus il répétait, plus il mélangeait, cette nomination était devenue son martyre, cette commission, sa bête noire.

Ce jour-là, il avait dépensé au cours de cette réunion plus d’énergie qu’il n’en disposait, il avait dû réfléchir, dire des choses, il en était sorti épuisé. Épuisé mais heureux, parce qu’il revenait avec la satisfaction du devoir accompli. Dans le taxi, il avait ruminé quelques phrases selon lui « bien senties », parmi lesquelles sa favorite était : « Mon cher ami, sans vouloir me vanter, je crois pouvoir dire… »

— Compiègne, combien ? le coupa aussitôt Pradelle.

La porte du salon était à peine fermée que ce grand jeune homme au regard fixe le transperçait, sans le laisser parler. Labourdin avait tout imaginé sauf cela, c’est-à-dire qu’il n’avait pensé à rien du tout, comme à son habitude.

— Eh bien, euh…

— Combien ? tonna Pradelle.

Labourdin ne savait plus. Compiègne… Il lâcha son mouchoir, fouilla précipitamment dans ses poches, trouva ses papiers pliés en quatre, sur lesquels il avait noté les résultats des délibérations.

— Compiègne…, bégaya-t-il. Alors, Compiègne, voyons…

Rien n’allait jamais assez vite pour Pradelle, qui lui arracha la feuille des mains et s’éloigna de quelques pas, le regard tendu vers les chiffres. Dix-huit mille cercueils pour Compiègne, cinq mille pour la chefferie de Laon, plus de six mille pour la place de Colmar, huit mille pour la chefferie de Nancy et Lunéville… Restaient à venir des lots pour Verdun, Amiens, Épinal, Reims… Les résultats dépassaient ses espérances. Pradelle ne put réprimer un sourire de satisfaction qui n’échappa pas à Labourdin.