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— Nous nous réunissons de nouveau demain matin, ajouta le maire d’arrondissement. Et samedi !

Il estima alors que l’instant de sa phrase était enfin venu :

— Voyez-vous, mon cher ami…

Mais la porte s’ouvrit à la volée, on appela « Henri ! », il y avait du bruit à côté, de l’effervescence.

Pradelle s’avança.

Au pied de la cheminée, à l’autre extrémité du salon, tout un groupe s’agitait, on continuait d’accourir d’un peu partout, de la salle de billard, du fumoir…

Pradelle entendit des exclamations, fit encore quelques pas, les sourcils froncés, plus curieux qu’inquiet.

Son beau-père était assis par terre, le dos contre l’appui de la cheminée, les jambes allongées devant lui, les yeux fermés, le visage cireux et sa main droite crispée sur son gilet, à la hauteur de la poitrine, comme s’il avait voulu s’arracher un organe ou le retenir. Des sels ! cria une voix, de l’air ! dit une autre, le maître d’hôtel se précipita, demandant qu’on s’écarte.

De la bibliothèque, le docteur arriva à grands pas, qu’est-ce qui se passe, son calme impressionna, on fit place, le cou tendu pour mieux voir ; tout en prenant le pouls, Blanche disait :

— Eh bien, Péricourt, qu’est-ce qui nous arrive ?

Et, se tournant discrètement vers Pradelle :

— Appelez une voiture tout de suite, mon vieux, c’est sérieux.

Pradelle sortit rapidement.

Bon Dieu, quelle journée !

Le jour où il devenait millionnaire, son beau-père allait passer l’arme à gauche.

Une chance pareille, c’était à peine croyable.

11

Le cerveau d’Albert était totalement vide, impossible d’articuler deux idées, d’imaginer comment les choses allaient se passer ; il tentait de mettre de l’ordre dans ses impressions mais rien ne s’ordonnait. En marchant à grands pas, il ne faisait que caresser machinalement la lame du couteau enfoncé dans sa poche. Le temps pouvait passer, les stations de métro défiler puis les rues, pas la moindre idée constructive. Il ne croyait pas lui-même à ce qu’il faisait, mais il le faisait tout de même. Il était prêt à tout.

Cette histoire de morphine… Depuis le début, c’était la bouteille à l’encre. Édouard ne pouvait plus s’en passer. Jusqu’à présent Albert était parvenu à pourvoir à ses besoins. Cette fois, il avait eu beau racler les fonds de tiroirs, il n’y avait plus assez d’argent. Aussi, quand son camarade, au terme d’interminables jours de souffrance, l’avait supplié de l’achever tant les douleurs étaient insupportables, Albert, épuisé lui aussi, avait-il cessé de réfléchir : il avait attrapé un couteau de cuisine, le premier qui lui était tombé sous la main, il était descendu, comme un automate, il avait pris le métro jusqu’à la Bastille et avait plongé dans le quartier grec, du côté de la rue Sedaine. Il devait trouver de la morphine pour Édouard, il était prêt à tuer s’il le fallait.

La première pensée lui vint enfin lorsqu’il découvrit le Grec, un homme d’une trentaine d’années, pachydermique, qui marchait les pieds très écartés, soufflant à chaque pas, transpirant malgré la température de novembre. Albert regarda, affolé, son énorme ventre, ses gros seins lourds qui ballottaient sous son pull en laine, son cou de bovin, ses bajoues tombantes, il pensa que son couteau ne servirait à rien, il aurait fallu une lame d’au moins quinze centimètres. Ou vingt. La situation n’était pas brillante, maintenant, être mal équipé lui mettait le moral à zéro. « C’est toujours comme ça, disait sa mère, incapable de t’organiser ! Ce que tu peux être imprévoyant, mon pauvre garçon… » Et elle levait les yeux au plafond pour prendre Dieu à témoin. Devant son nouveau mari (c’était manière de dire, ils n’étaient pas mariés, mais Mme Maillard ramenait tout à la normale), elle se plaignait davantage de son fils. Le beau-père, lui — chef de rayon à la Samaritaine —, se contentait de détailler ses lacets, mais le dépit était le même. Face à eux, et même s’il en avait trouvé la force, Albert aurait eu bien du mal à se défendre parce qu’il leur donnait chaque jour un peu plus raison.

Tout avait l’air de se liguer contre lui, c’était vraiment une époque difficile.

Le rendez-vous était fixé près de la pissotière à l’angle de la rue Saint-Sabin. Albert n’avait pas la moindre idée de la manière dont ça se passait. Il avait contacté le Grec en téléphonant dans un café, de la part de quelqu’un qui connaissait quelqu’un ; le Grec n’avait posé aucune question, vu qu’il ne parlait pas vingt mots de français. Antonapoulos. Tout le monde disait Poulos. Même lui.

— Poulos, dit-il d’ailleurs en arrivant.

Pour un homme de cette corpulence exceptionnelle, il se déplaçait étonnamment vite, à petits pas serrés, rapides comme tout. Le couteau trop court, la vélocité du type… Le plan d’Albert était vraiment vaseux. Après avoir jeté un œil alentour, le Grec le saisit par le bras et l’entraîna dans la pissotière. L’eau n’y avait pas coulé depuis longtemps, l’atmosphère était irrespirable, ce qui n’avait pas l’air de gêner Poulos le moins du monde. Cet endroit fétide, c’était un peu comme sa salle d’attente. Pour Albert, qui redoutait tous les espaces confinés, la torture était double.

— Argent ? demanda le Grec.

Il voulait voir les billets et désigna du regard la poche d’Albert sans savoir qu’elle contenait un couteau dont la taille, à présent que les deux hommes se serraient l’un contre l’autre dans la pissotière, s’avérait encore plus dérisoire. Albert se tourna légèrement de côté pour montrer l’autre poche, laissa ostensiblement dépasser plusieurs billets de vingt francs. Poulos répondit par un signe d’acquiescement.

— Cinq, dit-il.

C’est ce qui était convenu au téléphone. Le Grec se retourna pour partir.

— Attends ! s’écria Albert en le rattrapant par la manche.

Poulos s’arrêta, le regarda, inquiet.

— Il m’en faut davantage…, chuchota Albert.

Il articula exagérément en joignant le geste à la parole (quand il s’adressait à des étrangers, il leur parlait fréquemment comme s’ils étaient sourds). Poulos fronça ses gros sourcils.

— Douze, dit Albert.

Et il exhiba toute la liasse de billets, mais qu’il ne pouvait pas dépenser parce que c’était tout ce dont il disposait pour tenir encore près de trois semaines. Le regard de Poulos s’alluma. Il pointa le doigt vers Albert, approuva de la tête.

— Douze. Reste !

Il sortit.

— Non ! l’arrêta Albert.

L’odeur pestilentielle de la pissotière et la perspective de quitter ce réduit exigu où il sentait, minute après minute, monter l’angoisse l’aidèrent à adopter un ton convaincant. Son seul stratagème consistait à trouver le moyen d’accompagner le Grec.

Poulos fit non de la tête.

— D’accord, dit Albert en passant résolument devant lui.

Le Grec le rattrapa par la manche, hésita une seconde. Albert faisait pitié. C’était sa force parfois. Il n’avait pas besoin de forcer le trait pour avoir l’air minable. Après huit mois de vie civile, il portait toujours ses vêtements de démobilisé. À sa libération, il avait eu le choix entre un vêtement ou 52 francs. Il avait opté pour le vêtement parce qu’il avait froid. En réalité, l’État refourguait aux anciens poilus de vieilles vareuses militaires reteintes à la hâte. Le soir même, sous la pluie, la teinture avait commencé de dégouliner. Des traînées d’un triste ! Albert était revenu, disant que, finalement, il préférait les 52 francs, mais c’était trop tard, il fallait réfléchir avant.