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Il avait aussi conservé ses brodequins, déjà à la moitié de leur existence, et deux couvertures militaires. Tout cela avait laissé des traces sur lui, et pas seulement des traces de teinture ; il avait ce visage découragé, fatigué, qu’on voyait à beaucoup de démobilisés, quelque chose de défait et résigné.

Le Grec considéra cette mine tirée et se décida.

— Allez, vite ! chuchota-t-il.

À partir de cet instant, Albert rentrait dans l’inconnu, il n’avait pas la moindre idée de la manière dont il devait s’y prendre.

Les deux hommes remontèrent la rue Sedaine jusqu’au passage Salarnier. Arrivé là, Poulos montra le trottoir, disant à nouveau :

— Reste !

Albert examina les alentours, déserts. À dix-neuf heures passées, les seules lumières étaient celles d’un café, à une centaine de mètres.

— Ici !

Un ordre sans appel.

D’ailleurs, le Grec n’attendit pas la réponse et s’éloigna.

À plusieurs reprises, il se retourna pour vérifier que son client restait sagement à sa place. Albert le regarda filer, impuissant, mais lorsque le Grec tourna brusquement sur sa droite, il se mit à courir, remontant à son tour le passage aussi vite qu’il le pouvait, sans quitter des yeux l’endroit où Poulos avait disparu, un immeuble délabré d’où émanaient de fortes odeurs de cuisine. Albert poussa la porte, avança dans un couloir. Là, quelques marches conduisaient à un entresol, il descendit. Une fenêtre aux carreaux sales laissait filtrer un peu de la lumière du réverbère de la rue. Il aperçut le Grec accroupi, qui fouillait du bras gauche un emplacement ménagé dans le mur. Il avait posé près de lui la petite porte en bois qui servait à en masquer l’entrée. Albert ne s’arrêta pas une seconde dans sa course, il traversa la cave, saisit la porte, nettement plus lourde qu’il pensait, et l’assena des deux mains sur la tête du Grec. Le coup sonna comme un gong, Poulos s’effondra. Albert ne comprit qu’à ce moment-là ce qu’il venait de faire, si terrifié qu’il voulut s’enfuir…

Il se reprit. Le Grec était-il mort ?

Albert se pencha, écouta. Poulos respirait lourdement. Difficile de savoir s’il était grièvement atteint, mais un filet de sang s’écoulait de son crâne. Albert était dans un état de stupeur proche de l’évanouissement, il serrait les poings en se répétant « Allez, allez… ». Il se baissa, plongea le bras dans le réduit et en sortit un carton à chaussures. Un vrai miracle : entièrement rempli d’ampoules de 20 et 30 mg. Pour les doses, depuis le temps, Albert avait l’œil.

Il referma le carton, se leva et vit soudain le bras de Poulos dessiner un large arc de cercle… Lui au moins savait s’équiper, c’était un vrai couteau à cran d’arrêt avec une vraie lame, très affilée. Elle atteignit la main gauche d’Albert, tellement vite qu’il ne sentit qu’un intense filet de chaleur. Il tournoya sur lui-même, la jambe en l’air et son talon atteignit le Grec à la tempe. Son crâne rebondit contre le mur en produisant un bruit de gong. Albert, sans lâcher son carton à chaussures, écrasa de plusieurs coups de godillot la main de Poulos qui tenait encore le couteau, puis il posa le carton, reprit la porte en bois à deux mains et se mit à lui marteler la tête. Il s’arrêta. Il était très essoufflé par l’effort, par la peur. Il saignait abondamment, sa coupure à la main était très profonde, sa vareuse largement tachée. La vue du sang le terrifiait toujours. La douleur lui parvint à ce moment-là, le rappelant aux mesures d’urgence. Il fouilla dans la cave, trouva un morceau de tissu poussiéreux qu’il enroula serré autour de sa main gauche. Craintif, comme s’il devait s’approcher d’un animal sauvage endormi, il alla se pencher sur le corps du Grec. Il entendit sa lourde respiration, régulière, pas de doute, il avait la tête dure. Après quoi, Albert quitta l’immeuble en tremblant, son carton sous le bras.

Avec une blessure pareille, il fallait renoncer à prendre le métro ou le tramway. Il parvint à dissimuler son bandage de fortune, les taches de sang sur sa vareuse, et à attraper un taxi à la Bastille.

Le chauffeur était à peu près du même âge que lui. Tout en conduisant, il observa longuement, avec défiance, ce client blanc comme un linge qui se tenait sur le bout de son siège et se balançait en serrant son bras contre son ventre. Son inquiétude redoubla lorsque Albert ouvrit d’autorité la fenêtre parce que ce lieu fermé lui causait une inquiétude difficilement maîtrisable. Le chauffeur pensa même que son client allait vomir, là, dans sa voiture.

— Vous êtes pas malade, au moins ?

— Non, non, répondit Albert en mobilisant toute la tonicité qui lui restait.

— Parce que, si vous êtes malade, je vous descends là, moi !

— Non, non, protesta Albert, je suis seulement fatigué.

Malgré cela, dans l’esprit du chauffeur, le doute montait.

— Vous êtes sûr que vous avez de l’argent ?

Albert sortit un billet de vingt francs de sa poche et le lui montra. Le chauffeur fut rassuré, mais un court moment seulement. Il avait l’habitude, il avait l’expérience, et c’était son taxi. Il était néanmoins de nature commerçante, pas à une bassesse près :

— Excuses, hein ! Je dis ça parce que les gens comme vous, bien souvent…

— C’est qui, les gens comme moi ? demanda Albert.

— Bah, je veux dire, les gars qui sont démobilisés, quoi, vous voyez…

— Parce que vous n’êtes pas démobilisé, vous ?

— Ah bah non, moi j’ai fait la guerre ici, je suis asthmatique et j’ai une jambe plus courte que l’autre.

— Il y a pas mal de gars qui y seraient allés quand même. Certains sont même revenus avec une jambe nettement plus courte que l’autre.

Le chauffeur le prit très mal, c’était tout le temps comme ça, les démobilisés la ramenaient sans arrêt avec leur guerre, toujours à donner des leçons à tout le monde, on commençait à en avoir marre des héros ! Les vrais héros étaient morts ! Ceux-là, oui, pardon, des héros, des vrais ! Et puis, d’ailleurs, quand un type vous racontait trop de choses vécues dans les tranchées, valait mieux se méfier, la plupart avaient passé toute la guerre dans un bureau.

— Parce que nous, on n’a pas fait aussi notre devoir, peut-être ? demanda-t-il.

Qu’est-ce qu’ils en savaient, les démobilisés, de la vie qu’on avait eue, avec toutes ces privations ? Albert en avait entendu, de ces phrases-là, il les connaissait par cœur, avec le prix du charbon et celui du pain, c’était le genre d’informations qu’il retenait le plus facilement. Il le constatait depuis sa démobilisation : pour vivre tranquille, mieux valait remiser dans le tiroir ses galons de vainqueur.

Le taxi le déposa enfin à l’angle de la rue Simart, demanda douze francs et attendit, pour partir, qu’Albert donne le pourboire.

Il y avait une foule de Russes à habiter dans ce coin, mais le médecin était français, le docteur Martineau.

Albert l’avait connu en juin, lors des premières crises. On ne savait pas comment Édouard avait pu se procurer de la morphine pendant son séjour dans les établissements de santé, mais il s’était terriblement habitué. Albert essayait de le raisonner : tu es sur la pente savonneuse, mon petit père, on ne va pas pouvoir continuer comme ça, il faut te soigner. Édouard ne voulait rien entendre, il se montrait aussi têtu que pour cette histoire de greffe qu’il avait refusée. Albert ne comprenait pas. Je connais un cul-de-jatte, disait-il, celui qui vend les billets de loterie rue du Faubourg-Saint-Martin, il a été hospitalisé à la caserne Février à Châlons, il m’a parlé des greffes qu’ils font maintenant, bon, si les gars n’en sont pas devenus jolis jolis, ça vous a quand même figure humaine, mais Édouard n’écoutait même pas, c’était des non, des non et encore des non, il continuait à aligner des réussites sur la table de la cuisine et à fumer ses cigarettes par une narine. Il exhalait en permanence une odeur épouvantable, forcément, toute cette gorge à ciel ouvert… Il buvait avec un entonnoir. Albert lui avait dégotté un appareil masticateur d’occasion (le type était mort après une greffe qui n’avait pas pris, un vrai coup de pot !), ça simplifiait un peu la vie, mais malgré cela, tout était compliqué.