Édouard était sorti de l’hôpital Rollin début juin, quelques jours plus tard il avait commencé à manifester des signes inquiétants d’anxiété, des frissons qui le remuaient de la tête aux pieds, il transpirait énormément, vomissait le peu qu’il mangeait… Albert se sentait impuissant. Les premières attaques dues au manque de morphine avaient été si violentes qu’il avait fallu l’attacher dans son lit — comme en novembre dernier, à l’hôpital, c’était bien la peine que la guerre soit terminée — et calfeutrer la porte pour que les propriétaires ne viennent pas le tuer afin d’apaiser ses souffrances (et les leurs).
Édouard était effrayant à voir, un squelette habité par un démon.
Le docteur Martineau, qui demeurait tout près, avait alors accepté de venir lui faire une piqûre, un homme froid, distant, qui disait avoir pratiqué cent treize amputations dans les fossés en 1916. Édouard avait alors retrouvé un peu de tranquillité. C’est par lui qu’Albert avait contacté Basile, devenu son fournisseur ; il devait faire des casses de pharmacies, d’hôpitaux, de cliniques, il était spécialisé dans les médicaments, il pouvait vous trouver tout ce que vous vouliez. Peu de temps après, coup de chance pour Albert, Basile lui avait proposé un lot d’ampoules dont il voulait se débarrasser, une sorte de promotion, de déstockage, en quelque sorte.
Albert notait scrupuleusement le nombre d’injections et les quantités sur un papier avec les jours, les heures, les doses pour aider Édouard à maîtriser sa consommation et il lui faisait la morale à sa manière, ce qui n’avait pas beaucoup d’effet. Mais, du moins, à ce moment-là, Édouard allait mieux. Il pleurait moins, même s’il ne dessinait plus malgré tous les carnets et les crayons qu’Albert lui avait apportés. On aurait dit qu’il passait tout son temps allongé sur le divan de récupération à bayer aux corneilles. Après quoi, à la fin de septembre, le stock s’était trouvé épuisé et Édouard aucunement sevré. En juin, il était à 60 mg par jour et à 90, trois mois plus tard. Albert n’en voyait pas le bout. Édouard vivait toujours reclus, s’exprimait peu. Albert, lui, ne cessait de courir après l’argent de la morphine que pour courir après celui du loyer, des repas, du charbon ; les vêtements, c’était hors de question, beaucoup trop cher. L’argent fondait à une vitesse vertigineuse. Albert avait placé tout ce qu’il pouvait au mont-de-piété, il avait même baisé Mme Monestier, la grosse patronne de L’Horlogerie mécanique pour qui il faisait des enveloppes, en échange elle avait arrondi son salaire (c’était ce que se disait Albert ; dans cette histoire, il jouait volontiers les martyrs. En fait, il n’avait pas été si mécontent que cela de l’occasion, près de six mois sans femme… Mme Monestier avait des seins énormes, il ne savait jamais quoi en faire, mais elle était gentille et pas avare pour faire cocu son mari, un sale con de l’arrière qui disait que tous ceux qui n’avaient pas la croix de guerre étaient des planqués).
Le plus gros du budget, évidemment, c’était encore la morphine. Les cours flambaient parce que tout flambait. Il en allait de cette drogue comme du reste, son prix était indexé sur le coût de la vie. Albert regrettait que le gouvernement qui, pour freiner l’inflation, avait mis en place un « costume national » à cent dix francs, n’eût pas instauré, dans le même temps, une « ampoule nationale » de morphine à cinq francs. Il aurait pu instaurer aussi un « pain national » ou un « charbon national », des « chaussures nationales », un « loyer national » et même un « travail national », Albert se demanda si ça n’était pas avec ce genre d’idées qu’on devenait bolchevik.
La banque ne l’avait pas repris. L’époque était déjà lointaine où les députés déclaraient, la main sur le cœur, que le pays avait « une dette d’honneur et de reconnaissance vis-à-vis de ses chers poilus ». Albert avait reçu une lettre expliquant que l’économie du pays ne permettait pas de le rembaucher, que, pour cela, il aurait fallu congédier des gens qui, pendant « cinquante-deux mois de cette rude guerre, avaient rendu de signalés services à notre maison… », etc.
Pour Albert, trouver de l’argent était devenu un travail à plein temps.
La situation s’était singulièrement compliquée quand Basile avait été arrêté dans une salle affaire avec des drogues plein les poches et du sang de pharmacien jusqu’aux coudes.
Sans fournisseur du jour au lendemain, Albert avait fréquenté des bars louches, demandé des adresses ici et là. Finalement, dénicher de la morphine ne s’était pas révélé si difficile que cela ; vu le coût de la vie qui ne cessait d’augmenter, Paris était devenu le carrefour de tous les trafics, on trouvait de tout ; Albert avait trouvé le Grec.
Le docteur Martineau désinfecta la plaie, la referma. Albert eut un mal de chien et serra les dents.
— C’était un bon couteau, lâcha le toubib sans autre commentaire.
Il lui avait ouvert la porte sans discuter ni poser de question. Il habitait un troisième étage, dans un appartement quasiment vide aux rideaux perpétuellement tirés, avec partout des caisses de livres éventrées, des tableaux retournés contre les murs, juste un fauteuil dans un coin, le corridor d’entrée servait de salle d’attente avec deux malheureuses chaises qui se faisaient face. Ce médecin aurait pu être notaire s’il n’y avait eu cette petite pièce, au fond, avec un lit d’hôpital et ses instruments de chirurgie. Il demanda à Albert moins cher que la course en taxi.
En sortant, Albert pensa à Cécile, il ne sut pas pourquoi.
Il décida de terminer le chemin à pied. Il lui fallait du mouvement. Cécile, la vie d’avant, les espoirs d’avant… Il se trouvait bête de céder à cette nostalgie un peu sotte, mais, à marcher ainsi dans les rues, son carton à chaussures sous le bras, la main gauche enturbannée, à ruminer toutes ces choses devenues si rapidement des souvenirs, il avait l’impression d’être un apatride. Et depuis ce soir, un voyou, peut-être même un assassin. Il n’avait pas la moindre idée de la manière dont cette spirale pourrait s’arrêter. À moins d’un miracle. Et encore. Parce que, des miracles, il en était survenu un ou deux depuis sa démobilisation, ils avaient tous viré au cauchemar. Tenez, Cécile, puisque Albert pensait à elle… Le plus difficile, avec elle, était venu d’un miracle dont le messager était son nouveau beau-père. Il aurait dû se méfier. Après le refus de la banque de le reprendre, il avait cherché, cherché, essayé toutes sortes de choses, il avait même participé à la campagne de dératisation. À vingt-cinq centimes le rat crevé, sa mère lui avait dit qu’il n’était pas près de faire fortune. D’ailleurs, tout ce qu’il avait réussi, c’est à se faire mordre, rien d’étonnant, il avait toujours été maladroit. Tout ça pour dire que, trois mois après son retour, il était encore pauvre comme Job, tu parles d’un cadeau pour sa Cécile, Mme Maillard la comprenait. C’est vrai, quel avenir il représentait pour elle qui était si jolie, si délicate ; à la place de Cécile, on voyait bien que Mme Maillard aurait fait pareil. Et donc, après trois mois de bricolage, de petits travaux en attendant la prime de démobilisation dont on parlait tout le temps, mais que le gouvernement était incapable de payer, le miracle : son beau-père lui avait trouvé un emploi de liftier à la Samaritaine.