Une heure plus tard, M. Péricourt sortit de son appartement, rasé, habillé, il n’avait rien avalé, Madeleine vit qu’il n’avait pas pris ses médicaments, il était faible, les épaules basses, le teint crayeux. Il était en manteau. À la stupéfaction des domestiques, il s’assit sur une chaise dans le hall, là où l’on posait parfois les vêtements des visiteurs quand ils ne restaient pas longtemps, et leva la main vers Madeleine.
— Fais venir la voiture, nous sortons.
Tout ce qu’il y avait dans si peu de mots… Madeleine donna les ordres, fila à sa chambre, revint habillée. Elle portait, sous un manteau gris, une blouse en astarté noir drapée autour de la taille et un chapeau cloche noir également. En voyant apparaître sa fille, M. Péricourt pensa, elle m’aime, il voulait dire, elle me comprend.
— Allons…, dit-il.
Arrivé sur le trottoir, il informa le chauffeur qu’il n’aurait pas besoin de lui. Ce n’était pas fréquent qu’il conduise lui-même, il n’aimait pas beaucoup cela, sauf quand il préférait être seul.
Il ne s’était rendu qu’une fois au cimetière. À la mort de sa femme.
Même après que Madeleine fut allée chercher le corps de son frère pour le ramener dans le tombeau familial, M. Péricourt ne s’était pas déplacé. C’était elle qui avait tenu à « faire revenir » son frère. Lui s’en serait passé. Son fils était mort pour la patrie, enterré avec les patriotes, c’était dans l’ordre des choses. Mais Madeleine voulait. Il avait expliqué avec fermeté que, « dans sa position », laisser sa fille faire une chose aussi totalement prohibée était absolument impensable, et, quand il recourait à autant d’adverbes, ce n’était pas bon signe. Madeleine n’avait pas été impressionnée pour autant, elle avait répondu que tant pis, elle s’en occuperait elle-même, en cas d’incident il n’aurait qu’à dire qu’il n’était pas au courant, elle confirmerait, elle prenait tout sur elle. Deux jours plus tard, elle avait trouvé, dans une enveloppe, l’argent dont elle avait besoin et un mot de discrète recommandation pour le général Morieux.
On avait distribué, de nuit, des billets de banque à tout le monde, aux gardiens, au croque-mort, au chauffeur, un ouvrier avait ouvert le tombeau de famille, à deux, ils avaient descendu le cercueil et refermé la porte. Madeleine s’était recueillie un instant puis quelqu’un lui avait serré le coude avec insistance parce que la nuit, comme ça, ce n’était pas le moment, maintenant que son frère était là, elle pourrait venir autant qu’elle le voudrait, mais, pour l’heure, il valait mieux ne pas attirer l’attention.
M. Péricourt n’avait rien su de tout cela, il n’avait jamais posé aucune question. Dans la voiture qui les conduisait au cimetière, à côté de sa fille silencieuse, il songea à tout ce qu’il avait ruminé une partie de la nuit. Lui qui n’avait rien voulu savoir, aujourd’hui, se serait montré avide, il aurait voulu connaître jusqu’au moindre détail… Dès qu’il pensait à son fils, l’envie de pleurer le saisissait. Heureusement, la dignité reprenait vite le dessus.
Pour inhumer Édouard dans le tombeau de famille, il avait bien fallu le déterrer, se disait M. Péricourt. Sa poitrine se serrait à cette pensée. Il tenta d’imaginer Édouard allongé, mort, mais c’était toujours une mort civile, en costume avec une cravate, des chaussures cirées et des cierges tout autour. C’était idiot. Il remuait la tête, mécontent de lui. Il revenait à la réalité. À quoi ressemblait un corps après tant de mois ? Comment avait-on fait ? Des images montaient, des lieux communs, d’où émergeait une question que la nuit n’avait pas suffi à épuiser et qu’il s’étonnait de ne s’être jamais posée : pourquoi n’avait-il jamais été surpris que son fils soit mort avant lui ? Ce n’était pourtant pas dans l’ordre des choses. M. Péricourt avait cinquante-sept ans. Il était riche. Respecté. Il n’avait combattu dans aucune guerre. Tout lui avait réussi, même son mariage. Et il était vivant. Il avait honte de lui.
Curieusement, c’est cet instant précis, dans la voiture, que choisit Madeleine. Elle regardait par la vitre les rues qui défilaient et posa simplement sa main sur la sienne, comme si elle comprenait. Elle me comprend, se dit M. Péricourt. Cela lui fit du bien.
Et il y avait ce gendre. Madeleine était allée chercher son frère dans la campagne où il était mort (comment était-il mort au juste ? il n’en savait rien non plus…), elle en était revenue avec ce Pradelle qu’elle avait épousé l’été suivant. Aujourd’hui, pour M. Péricourt, chose qui ne l’avait nullement frappé au moment des faits, il y avait une étrange équivalence. À la disparition de son fils, il rattachait l’arrivée de cet homme qu’il avait dû accepter comme son gendre. C’était inexplicable, comme s’il l’avait tenu pour responsable de la mort de son fils, c’était idiot, mais plus fort que lui : l’un était apparu au moment où l’autre avait disparu, la relation de cause à effet s’établissait de manière mécanique, c’est-à-dire, pour lui, de manière naturelle.
Madeleine avait tenté d’expliquer à son père comment s’était déroulée sa rencontre avec le capitaine d’Aulnay-Pradelle, combien il s’était montré prévenant, délicat, M. Péricourt n’avait pas écouté, sourd, aveugle à tout. Pourquoi sa fille avait-elle épousé cet homme-là plutôt qu’un autre ? Le mystère, pour lui, restait entier. Il n’avait rien compris à la vie de son fils, rien compris à sa mort, et au fond, rien compris non plus à la vie de sa fille, ni à son mariage. Humainement, il ne comprenait rien à rien. Le gardien du cimetière avait perdu le bras droit. En le croisant, M. Péricourt pensa : Moi, je suis un invalide du cœur.
Le cimetière bruissait déjà de monde. Les vendeurs en plein air, constata M. Péricourt en homme d’affaires avisé, s’en donnaient à cœur joie. Les chrysanthèmes, les gerbes et les bouquets se vendaient par centaines, un bon commerce saisonnier. D’autant que, cette année-là, le gouvernement avait voulu que toutes les commémorations se tiennent le jour des Morts, le 2 novembre, à la même heure et partout en France. Le pays tout entier allait se recueillir d’un seul mouvement unanime. Depuis sa limousine, M. Péricourt avait vu des préparatifs, on tendait des rubans, on installait des barrières, quelques fanfares, en civil, répétaient, mais en silence, on avait lavé les trottoirs, évacué fiacres et voitures. M. Péricourt avait regardé cela sans émotion, son chagrin était purement individuel.
Il laissa la voiture devant l’entrée. Le père et la fille, bras dessus, bras dessous, s’acheminèrent doucement vers le caveau de famille. Il faisait beau, un soleil froid, jaune et clair mettait en valeur les fleurs qui déjà inondaient les tombes de part et d’autre du sentier. M. Péricourt et Madeleine étaient venus les mains vides. Ni l’un ni l’autre n’avait pensé à acheter des fleurs, à l’entrée pourtant, le choix ne manquait pas.
Le tombeau familial était une petite maisonnette en pierre portant une croix au fronton et une porte en fer cloutée au-dessus de laquelle on lisait « Famille Péricourt ». De chaque côté étaient gravés les noms des occupants, cela ne commençait qu’aux parents de M. Péricourt, fortune récente, moins d’un siècle.
M. Péricourt garda les mains dans les poches de sa redingote, ne retira pas son chapeau. Il n’y songea pas. Toutes ses pensées étaient avec son fils, tournaient autour de lui. Les larmes revinrent, il ne savait pas qu’il lui en restait, des images aussi d’Édouard garçon puis jeune homme et tout ce qu’il avait haï lui manqua de nouveau terriblement, son rire, ses cris. La nuit précédente, il avait vu resurgir des scènes longtemps oubliées, des choses qui remontaient à l’enfance d’Édouard, à l’époque où il n’avait encore que des doutes sur la véritable nature de son fils et où il pouvait se laisser aller à une satisfaction mesurée et maîtrisée devant ses dessins, il est vrai, d’une rare maturité. Il en avait revu quelques-uns. Édouard avait été un enfant de son temps, son imaginaire était peuplé d’images exotiques, de locomotives, d’aéroplanes. M. Péricourt avait été frappé, un jour, par le croquis d’une automobile de course saisie en pleine vitesse, d’un réalisme invraisemblable, lui-même n’avait jamais vu une automobile sous cet aspect. Qu’est-ce qui, dans cette esquisse, pourtant figée, donnait à ce point l’impression d’un bolide si rapide qu’il semblait presque s’envoler ? Mystère. Édouard avait neuf ans. Il y avait toujours beaucoup de mouvement dans ses dessins. Même les fleurs évoquaient la brise. Il se souvint d’une aquarelle, des fleurs encore, lesquelles, il n’y connaissait rien, des pétales très délicats, c’est tout ce qu’il pouvait dire. Et présentées dans un cadrage très particulier. M. Péricourt, bien qu’ignorant dans cet art, avait compris qu’il y avait là quelque chose d’original. Où étaient-ils d’ailleurs, ces dessins ? se demandait-il. Madeleine en avait-elle conservé ? Mais il n’avait pas envie de les revoir, il préférait les garder en lui, il ne voulait plus que ces images sortent de lui. De ce qui avait été exhumé de sa mémoire, revenait notamment un visage. Édouard en avait dessiné des quantités et de toutes sortes, avec une prédilection pour certains traits, qu’on retrouvait fréquemment, M. Péricourt se demanda si c’était cela qu’on appelle « avoir un style ». C’était un visage très pur de jeune homme, aux lèvres charnues, au nez un peu long et fort, avec une fossette profonde qui coupait le menton, mais surtout un étrange regard, légèrement strabique et qui ne souriait pas. Tout ce qu’il aurait eu à dire, à présent qu’il avait trouvé les mots… Mais le dire à qui ?