Madeleine fit mine d’être intriguée par une tombe, un peu plus loin, elle s’éloigna de quelques pas, le laissa seul. Il sortit son mouchoir et s’essuya les yeux. Il lut le nom de son épouse, Léopoldine Péricourt, née de Margis.
Celui d’Édouard n’y était pas.
Cette découverte le sidéra.
Bien sûr, puisque son fils n’était pas censé se trouver là, pas question de graver son nom, bon, une évidence, mais pour M. Péricourt, c’était comme si le destin lui refusait l’ultime reconnaissance d’une mort officielle. Il y avait bien eu un papier, ce formulaire disant qu’il était mort pour la France, mais qu’est-ce que c’était que ce tombeau où on n’avait même pas le droit de lire son nom ? Il retourna cela dans tous les sens, tenta de se persuader que l’essentiel n’était pas là, mais ce qu’il ressentait était indépassable.
Lire le nom de son fils mort, lire « Édouard Péricourt », allez savoir pourquoi, revêtit soudain à ses yeux une importance capitale.
Il hocha la tête de droite et de gauche.
Madeleine l’avait rejoint, elle lui serra le bras et tous deux rentrèrent.
Il passa le samedi à prendre de nombreux appels de gens dont le sort dépendait de sa santé. Alors monsieur, vous allez mieux ? lui demanda-t-on, ou bien : Vous nous avez fait une de ces frousses, mon vieux ! Il répondit sèchement. Pour tout le monde, c’était le signe que tout était rentré dans l’ordre.
M. Péricourt consacra son dimanche à se reposer, à boire des tisanes, à avaler quelques-uns des médicaments prescrits par le docteur Blanche. Il rangea aussi divers documents et trouva, sur le plateau d’argent, près du courrier, un paquet fait d’un papier féminin que Madeleine avait déposé à son intention, contenant un carnet et une lettre manuscrite déjà ouverte, déjà ancienne.
Il la reconnut immédiatement, but son thé, la prit, la lut et la relut. Il s’arrêta longuement sur le passage où le camarade d’Édouard évoquait sa mort :
(…) survenue alors que notre unité attaquait une position boche d’une importance capitale pour la Victoire. Votre fils, qui était souvent en première ligne, a été atteint par une balle en plein cœur et il est mort sur le coup. Je peux vous assurer qu’il n’a pas souffert. Votre fils, qui évoquait toujours la défense de la Patrie comme un devoir supérieur, a eu la satisfaction de mourir en héros.
M. Péricourt était un homme d’affaires, dirigeant de banques, de comptoirs coloniaux, de sociétés industrielles, il était donc profondément sceptique. Il ne croyait pas un mot de cette légende toute faite, arrangée pour la circonstance et qui ressemblait à un chromo spécialement destiné à la consolation des familles. Le camarade d’Édouard avait une belle écriture, mais il avait écrit au crayon papier et la lettre vieillissait, le texte était promis à l’effacement, comme un mensonge mal ficelé et auquel personne n’aurait donné foi. Il la replia, la remit sous enveloppe et la rangea dans un tiroir de son bureau.
Après quoi, il ouvrit le carnet, un objet fatigué, l’élastique qui retenait les couvertures en carton était distendu, on aurait dit qu’il avait parcouru trois fois le tour du globe, comme le carnet de bord d’un explorateur. M. Péricourt comprit immédiatement qu’il s’agissait des dessins de son fils. Des soldats au front. Il sut qu’il ne pourrait pas le feuilleter tout entier, que pour affronter cette réalité et sa culpabilité écrasante, il lui faudrait du temps. Il s’arrêta sur l’image d’un soldat tout équipé, casqué, assis, les jambes écartées, allongées devant lui, les épaules basses, la tête légèrement penchée, dans une position harassée. S’il ne portait pas de moustaches, ce pourrait être Édouard, se dit-il. Avait-il beaucoup vieilli pendant ces années de guerre où il ne l’avait pas vu ? Avait-il lui aussi laissé pousser sa moustache, comme tant de soldats ? Combien de fois lui ai-je écrit ? se demanda-t-il. Tous ces dessins au crayon bleu, c’est donc qu’il n’avait que cela pour dessiner ? Madeleine avait dû lui envoyer des colis, non ? En se souvenant de cela, il se dégoûta, il se souvenait avoir dit : « Pensez à envoyer un colis à mon fils… » à l’une de ses secrétaires, celle qui avait un fils au front, disparu en 1914, en été, M. Péricourt revoyait cette femme de retour à son bureau, transfigurée. Pendant toute la guerre, elle avait envoyé des colis à Édouard comme à son propre fils, elle disait simplement, j’ai préparé un colis, M. Péricourt remerciait, il prenait une feuille, il écrivait : « Bien à toi, mon cher Édouard », puis il hésitait sur la manière de signer, « Papa » aurait été déplacé, « M. Péricourt », ridicule. Il mettait ses initiales.
Il regarda à nouveau ce soldat épuisé, effondré. Il ne saurait jamais réellement ce que son fils avait vécu, devrait se contenter des histoires des autres, celles de son gendre, par exemple, des histoires héroïques là encore, aussi mensongères que la lettre du camarade d’Édouard, il n’aurait plus que cela, des mensonges, d’Édouard, il ne saurait plus jamais rien. Tout était mort. Il referma le carnet et le mit dans la poche intérieure de sa veste.
Madeleine ne l’aurait jamais montré, mais elle avait été surprise par la réaction de son père. Cette visite soudaine au cimetière, ces larmes, si inattendues… Le ravin qui séparait Édouard de son père lui était toujours apparu comme une donnée géologique, établie dès l’origine des temps, comme si les deux hommes avaient été deux continents placés sur des plaques différentes, qui ne pouvaient se rencontrer sans déclencher des raz de marée. Elle avait tout vécu, assisté à tout. À mesure qu’Édouard poussait et grandissait, ce qui n’avait été que doute puis suspicion de la part de son père, elle l’avait vu devenir rejet, animosité, refus, colère, désaveu. Édouard s’était animé du mouvement inverse, ce qui n’avait été d’abord que demande d’affection, besoin de protection, s’était peu à peu transformé en provocations, en explosions.