Madeleine approuva en souriant, hochant la tête comme pour l’encourager.
— Remercié, oui, bien sûr.
M. Péricourt se tut. C’était pour lui une perpétuelle source d’agacement que cette manière de comprendre avant lui ce qu’il ressentait, ce qu’il voulait exprimer, ça lui donnait des envies de devenir à son tour un prince Nicolas Bolkonsky.
— Non, reprit-il, je voulais dire, nous pourrions peut-être…
— L’inviter, dit Madeleine, oui, bien sûr, c’est une très bonne idée.
Ils se turent un long moment.
— Évidemment, ce n’est pas la peine de…
Madeleine leva un sourcil, presque amusée, attendant cette fois la fin qui ne vint pas. Devant des conseils d’administration, M. Péricourt pouvait, d’un mouvement de cils, couper la parole à n’importe qui. Devant sa fille, il n’arrivait pas seulement à terminer ses phrases.
— Mais bien sûr, papa, reprit-elle en souriant, pas la peine de le crier sur les toits.
— Ça ne regarde personne, confirma M. Péricourt.
Quand il s’agissait de « personne », il voulait dire « ton mari ». Madeleine le comprenait, ça ne l’atteignait pas.
Il se leva, posa sa serviette, sourit vaguement à sa fille et s’apprêta à quitter la pièce.
— Oh, et puis…, dit-il en s’arrêtant un instant, comme s’il se souvenait soudain d’un détail, appelle Labourdin, veux-tu ? Qu’il vienne me voir.
Quand il disait les choses de cette manière, il y avait urgence.
Deux heures plus tard, M. Péricourt recevait Labourdin dans le grand salon, écrasant, impérial. À l’entrée du maire d’arrondissement, il n’alla pas à sa rencontre, ne lui serra pas la main. Ils restèrent debout. Labourdin était resplendissant. Comme toujours il s’était précipité, déjà prêt à rendre service, à se montrer utile, offert, offrant, ah, ce qu’il aurait aimé être une fille de joie.
— Cher ami…
C’est toujours de cette manière que ça commençait. Labourdin en frétillait déjà. On avait besoin de lui, il allait aider. M. Péricourt savait que son gendre utilisait certaines de ses relations et que Labourdin avait été récemment propulsé à la Commission d’adjudication qui gérait cette histoire de cimetières militaires, il n’avait pas suivi cela de près, il s’était contenté d’enregistrer les informations, mais il connaissait l’essentiel. De toute manière, le jour où il aurait besoin de tout savoir, Labourdin dirait tout. Il y était d’ailleurs tout prêt, le maire, convaincu d’être invité pour aborder ce sujet.
— Votre projet de monument commémoratif, demanda Péricourt, c’en est où ?
Labourdin, surpris, claqua des lèvres, ouvrant un œil de perdrix.
— Mon cher président…
Il donnait du « président » à tout le monde parce que, à présent, tout le monde était président de quelque chose, c’était comme « dottore » en Italie, et Labourdin aimait les solutions simples et pratiques.
— Mon cher président, pour tout vous dire…
Il était embarrassé.
— C’est ça, l’encouragea Péricourt, dites-moi tout, c’est encore le mieux.
— Eh bien…
Labourdin n’avait pas suffisamment d’imagination pour mentir, même mal. Alors, il lança :
— Nous en sommes… nulle part !
Une bonne chose de faite.
Près d’un an déjà que le projet lui brûlait les doigts. Parce qu’un soldat inconnu à l’Arc de triomphe l’an prochain, tout le monde trouvait ça très bien mais insuffisant ; les habitants de l’arrondissement et les associations d’anciens combattants voulaient leur monument bien à eux. Tout le monde l’exigeait, on avait voté au Conseil.
— On a même nommé des gens !
C’était dire à quel point Labourdin avait pris la chose au sérieux.
— Mais les obstacles, mon cher président, les obstacles ! Vous n’imaginez pas !
Il en était essoufflé, tellement il y avait de difficultés. Techniques d’abord. Il fallait organiser la souscription, ouvrir un concours et donc réunir un jury, trouver un emplacement, mais il n’y avait plus de place nulle part, sans compter qu’on avait évalué le projet.
— C’est que ça coûte bonbon, ces machins-là !
On discutait sans fin et il y avait toujours quelque chose qui retardait, certains voulaient un monument plus imposant que celui de l’arrondissement d’à côté, on parlait d’une plaque commémorative, d’une fresque, chacun y allait de son commentaire, arguait de son expérience… Dépassé par les querelles et les débats sans fin, Labourdin avait tapé du poing sur la table puis il avait remis son chapeau et il était allé se consoler au boxon.
— Parce que c’est surtout l’argent, voyez-vous… Les caisses sont vides, vous ne l’ignorez pas. Donc tout repose sur la souscription populaire. Mais combien va-t-on récupérer ? Supposons qu’on ne rassemble que de quoi payer la moitié du monument, comment trouvera-t-on le reste ? C’est qu’on sera engagés, nous !
Il laissa filer une seconde lourde de sens pour permettre à M. Péricourt de mesurer cette conséquence tragique.
— On ne pourra pas leur dire, « Reprenez vos sous, l’affaire est close », vous comprenez ? D’un autre côté, si on ne ramasse pas assez et qu’on érige quelque chose de ridicule, face aux électeurs, là, c’est pire que tout, comprenez-vous ?
M. Péricourt comprenait parfaitement.
— Je vous jure, conclut Labourdin, terrassé par l’ampleur de la tâche, ça paraît simple, mais en réalité, c’est in-fer-nal.
Il avait tout expliqué. Il remonta son pantalon par-devant, l’air de dire : je boirais bien quelque chose maintenant. Péricourt mesura à quel point il méprisait cet homme qui avait pourtant — cela arrivait — des réflexes étonnants. Par exemple, cette question :
— Mais vous, président… pourquoi me demandez-vous ça ?
Les imbéciles sont parfois surprenants. L’interrogation n’était pas bête parce que M. Péricourt n’habitait pas son arrondissement. Alors, pourquoi venait-il se mêler de cette histoire de monument commémoratif ? Cette intuition était très juste, lucide, et, de la part de Labourdin, la preuve qu’il s’agissait d’un accident de la pensée. Déjà, avec quelqu’un d’intelligent, surtout avec quelqu’un d’intelligent, M. Péricourt ne se serait jamais laissé aller à la sincérité, d’ailleurs, il en aurait été incapable, alors, devant un pareil crétin… Et puis, même s’il l’avait voulu, c’était une trop longue histoire.
— Je veux faire un geste, lâcha-t-il sèchement. Votre monument, je vais le payer. Intégralement.
Labourdin ouvrit la bouche, cligna des yeux, bien, bien, bien…
— Trouvez un endroit, continua Péricourt, faites raser s’il le faut. Que ce soit joli, n’est-ce pas ? Ça coûtera ce que ça coûtera. Lancez un concours, réunissez un jury pour la forme, mais c’est moi qui décide parce que je paie tout. Quant à la publicité de cette affaire…
M. Péricourt avait, derrière lui, une carrière de banquier, la moitié de sa fortune lui venait de la Bourse, l’autre moitié de l’exploitation de diverses industries. Il lui aurait été facile, par exemple, de se lancer dans la politique ; elle avait séduit nombre de ses confrères qui n’y avaient rien gagné. Sa réussite à lui reposait sur son savoir-faire, il répugnait à ce qu’elle dépende de circonstances aussi incertaines, parfois aussi idiotes, que des élections. D’ailleurs, il n’avait pas la fibre politique. Pour cela, il faut avant tout de l’ego ; non, son truc, à lui, c’était l’argent. Et l’argent aime l’ombre. M. Péricourt tenait la discrétion pour une vertu.