— Quant à la publicité, évidemment, je n’en veux pas. Fondez une société de bienfaisance, une association, ce que vous voulez, je la doterai de ce qu’il faudra. Je vous donne un an. Le 11 Novembre prochain, je veux qu’on l’inaugure. Avec, gravés dessus, les noms de tous les morts nés dans l’arrondissement. Vous comprenez ? Tous.
Beaucoup d’informations en une seule fois : Labourdin mit du temps à saisir. Lorsqu’il parvint à mettre tout cela bout à bout, qu’il comprit ce qui lui restait à faire et à quel point le président était pressé de se voir obéi, M. Péricourt tendait déjà la main vers lui. Troublé, Labourdin se méprit, tendit la main à son tour, dans le vide parce que M. Péricourt se contenta de lui tapoter l’épaule et de regagner son appartement.
Plongé dans ses pensées, M. Péricourt se posa devant la fenêtre, regarda la rue sans la voir. Édouard n’avait pas son nom sur le tombeau de la famille, soit.
Alors il allait faire édifier un monument. Sur mesure.
Il y aurait son nom, avec tous ses camarades autour de lui.
Il voyait ça dans un joli square.
Au cœur de l’arrondissement où il était né.
13
Sous une pluie battante, son carton à chaussures sous le bras, la main gauche bandée, Albert poussa la barrière qui ouvrait sur la petite cour où s’entassaient des jambages pleins, des roues, des capotes de fiacre crevées, des chaises cassées, des choses inutiles, on se demandait comment elles étaient arrivées là et à quoi elles pourraient servir. La boue envahissait tout et Albert ne chercha même pas à recourir aux pavés disposés en damier parce que les crues récentes les avaient repoussés si loin les uns des autres qu’il aurait fallu faire des bonds de cirque pour ne pas se mouiller les pieds. Il n’avait plus de caoutchoucs depuis que les derniers avaient rendu l’âme et, de toute façon, avec son carton rempli d’ampoules de verre, pour exécuter des pas de danseuse… Il traversa la cour sur la pointe des pieds et gagna le petit bâtiment dont l’étage avait été aménagé pour être loué deux cents francs, une misère comparée aux loyers ordinaires à Paris.
Leur installation ici avait suivi de peu le retour d’Édouard à la vie civile, en juin.
Ce jour-là, Albert était allé le chercher à l’hôpital. Malgré ses faibles moyens, il s’était fendu d’un taxi. On avait beau, depuis la fin du conflit, voir beaucoup de mutilés et de toutes sortes — la guerre avait eu, dans ce domaine aussi, une imagination insoupçonnée —, l’apparition de ce Golem claudiquant sur sa jambe raide, avec son trou au milieu du visage, effraya le chauffeur, un Russe. Albert lui-même, qui avait pourtant rendu visite chaque semaine à son camarade à l’hôpital, en resta époustouflé. Dehors, ça ne produisait pas du tout le même effet qu’à l’intérieur. Comme si on baladait un animal de zoo en pleine rue. On fit tout le chemin sans dire un mot.
Édouard n’avait nulle part où aller. Albert occupait alors une petite chambre, un sixième étage sous les toits traversé de courants d’air, avec les cabinets et un robinet d’eau froide dans le couloir, il se lavait dans une cuvette et se rendait aux bains publics dès qu’il le pouvait. Édouard entra dans la pièce, ne parut pas la voir, s’assit sur une chaise près de la fenêtre et regarda la rue, le ciel ; il alluma une cigarette par la narine droite. Albert comprit instantanément qu’il ne bougerait plus de là et que cette charge allait rapidement devenir une vraie source de vie quotidienne.
La cohabitation fut immédiatement difficile. La carcasse d’Édouard, immense, étique — il n’y avait que le chat gris qu’on voyait passer sur les toits pour être plus maigre — occupait à elle seule toute la place. La pièce était déjà petite pour un ; pour deux, c’était quasiment une promiscuité de tranchée. Très mauvaise pour le moral. Édouard dormait par terre sur une couverture, fumait à longueur de journée, sa jambe raide allongée devant lui, le regard tourné vers la fenêtre. Avant de partir, Albert lui préparait de quoi manger, les ingrédients, la pipette, le caoutchouc, l’entonnoir, Édouard y touchait ou n’y touchait pas. Toute la journée, il restait à la même place, une statue de sel. On aurait dit qu’il laissait filer l’existence comme le sang d’une blessure. Le voisinage du malheur est si éprouvant qu’Albert inventa vite divers prétextes pour sortir. En réalité, il allait simplement dîner au bouillon Duval, mais faire la conversation, tout seul, à quelqu’un d’aussi lugubre lui abîmait salement le moral.
Il prit peur.
Il interrogea Édouard sur son avenir, où pensait-il trouver refuge ? Mais la discussion, maintes fois commencée, s’achevait dès qu’Albert voyait l’abattement de son camarade, ses yeux mouillés, qui étaient la seule chose vivante dans ce tableau désespérant, un regard éperdu qui exprimait une totale impuissance.
Albert admit alors qu’il avait maintenant la charge pleine et entière d’Édouard et pour un sacré bout de temps, jusqu’à ce qu’il aille mieux, qu’il reprenne goût à la vie, qu’il fasse de nouveau des projets. Albert estima la durée de cette convalescence en mois, se refusant à imaginer que le mois ne soit pas la bonne unité.
Il rapporta du papier et des couleurs, Édouard esquissa un geste de remerciement, mais n’ouvrit jamais le paquet. Il n’avait rien d’un pique-assiette ni d’un profiteur, c’était une enveloppe vide, sans désir, sans envie, on aurait dit sans idée ; si Albert l’avait attaché sous un pont, comme un animal domestique dont on ne veut plus, et qu’il s’était enfui à toutes jambes, Édouard ne lui en aurait même pas tenu rigueur.
Albert connaissait le mot « neurasthénie », il se renseigna, posa des questions ici et là, recueillit encore « mélancolie », « dépression », « lypémanie », tout cela ne lui fut pas d’une grande utilité, l’essentiel était sous ses yeux : Édouard attendait la mort et, quel que soit le temps qu’elle mettrait pour venir, c’était la seule issue possible, moins qu’un changement, la simple transition d’un état à un autre, acceptée avec une patience résignée, comme ces vieillards silencieux et impotents qu’on finit par ne plus voir et qui ne surprennent plus que le jour où ils meurent.
Albert lui parlait sans cesse, c’est-à-dire qu’il parlait seul, comme un vieux dans sa cambuse.
— Remarque, j’ai de la chance, disait-il à Édouard en lui préparant son mélange d’œuf et de bouillon de viande. Rapport à la conversation, j’aurais pu tomber sur un mauvais coucheur, avec l’esprit de contradiction.
Il tentait toutes sortes de choses pour dérider son camarade, parce qu’il espérait améliorer son état, et pour percer ce qui, depuis le premier jour, restait pour lui un mystère : comment ferait Édouard le jour où il voudrait se marrer ? Dans le meilleur des cas, il produisait des roulements de gorge assez aigus, sortes de roucoulements qui vous mettaient mal à l’aise et vous donnaient envie d’aider, comme on prononce un mot pour dépanner un bègue bloqué sur une syllabe, c’était assez crispant. Par bonheur, Édouard en produisait peu, ça semblait le fatiguer plus qu’autre chose. Mais cette question du rire, Albert ne parvenait pas à la dépasser. D’ailleurs, depuis son ensevelissement, ce n’était pas la seule pensée frisant l’obsession. Outre la tension, l’inquiétude permanente et la crainte de tout ce qui pouvait survenir, il avait des hantises qu’il tournait et retournait sans cesse, jusqu’à l’épuisement, comme naguère l’idée fixe de recomposer la tête de ce cheval crevé. Il avait fait encadrer le dessin d’Édouard, malgré la dépense. C’était le seul élément décoratif de la chambre. Pour encourager son ami à se remettre au travail ou tout bonnement à occuper ses journées, il se plantait parfois devant, les mains dans les poches, et l’admirait ostensiblement en disant que vraiment, vraiment, il en avait du talent, le Édouard, et que s’il avait voulu… Ce qui ne servait à rien, Édouard allumait une autre cigarette, narine droite ou gauche, et s’absorbait dans le spectacle des toits en zinc et des cheminées qui composaient l’essentiel du paysage. Il n’avait de goût à rien, il n’avait fait aucun projet pendant tous ces mois d’hôpital où la plus grande part de son énergie était passée à s’opposer aux injonctions des médecins, des chirurgiens, pas seulement parce qu’il refusait son nouvel état, mais parce qu’il n’arrivait pas à imaginer le jour d’après, l’avenir. Le temps s’était arrêté avec l’éclat d’obus, brusquement. Édouard était pire qu’une horloge en panne qui, au moins, donne l’heure juste deux fois par jour. Il avait vingt-quatre ans et, un an après sa blessure, il n’était pas parvenu à redevenir quelque chose qui ressemblât à ce qu’il avait été. À restaurer quoi que ce soit.