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La petite Louise réapparut quelques jours après sa première fuite. Albert pensa que le spectacle d’Édouard exerçait sur elle une sorte de fascination. Elle resta un instant plantée sur le seuil de la grande pièce. Sans prévenir, elle s’avança vers Édouard et tendit l’index vers son visage. Édouard s’était agenouillé — décidément, Albert en aura vu de drôles avec lui — et il laissa la petite suivre du doigt le bord de cet immense gouffre. Elle était pensive, appliquée, on aurait dit qu’elle faisait un devoir, comme lorsqu’elle passait minutieusement un crayon sur les contours de la carte de France pour en apprendre la forme.

C’est de ce moment que datait leur relation à tous les deux. Dès qu’elle revenait de l’école, elle montait chez Édouard. Elle glanait pour lui, ici et là, des quotidiens vieux de l’avant-veille ou de la semaine précédente. C’était la seule occupation connue d’Édouard, lire les journaux, découper des articles. Albert avait jeté un œil sur le dossier où il conservait ses coupures, des choses sur les morts de la guerre, les commémorations, les listes de disparus, c’était assez triste. Édouard ne lisait pas les quotidiens de Paris, seulement ceux de province. Louise parvenait toujours à lui en trouver, on ne sait comment. Chaque jour ou presque, Édouard avait son lot de numéros périmés de L’Ouest-Éclair, du Journal de Rouen ou de L’Est républicain. Elle faisait ses devoirs sur la table de la cuisine pendant qu’il fumait son Caporal et découpait ses articles. La mère de Louise restait sans réaction.

Un soir, vers la mi-septembre, Albert était rentré épuisé de sa tournée d’homme-sandwich ; il avait arpenté tout l’après-midi les Grands Boulevards entre la Bastille et la République en portant de la réclame (d’un côté pour les pilules Pink : Que peu de temps suffit pour changer toutes choses, de l’autre pour le corset Juvénil : Deux cents dépôts en France !). En entrant, il avait trouvé Édouard allongé sur l’ottomane hors d’âge récupérée quelques semaines auparavant et qu’il avait rapportée en profitant de la charrette d’un copain connu autrefois dans la Somme, un type qui usait ses dernières forces à tirer sa charge avec le bras qui lui restait, son seul moyen de survie.

Édouard fumait d’une narine et portait une sorte de masque, bleu nuit, qui commençait au-dessous du nez et qui couvrait tout le bas du visage, jusqu’au cou, comme une barbe, celle d’un acteur de la tragédie grecque. Le bleu, profond mais lumineux, était parsemé de minuscules points dorés, comme si on avait jeté des paillettes dessus avant le séchage.

Albert marqua la surprise. Édouard fit un geste théâtral de la main, l’air de demander : « Alors, comment me trouves-tu ? » C’était très curieux. Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, il voyait à Édouard une expression proprement humaine. En fait, on ne pouvait pas dire autrement, c’était très joli.

Il entendit alors un petit bruit feutré sur sa gauche, tourna la tête et n’eut que le temps de voir disparaître Louise qui se faufilait vers l’escalier. Il ne l’avait encore jamais entendue rire.

Les masques étaient restés, comme Louise.

Quelques jours plus tard, Édouard en portait un tout blanc sur lequel était dessinée une grande bouche souriante. Avec, au-dessus, ses yeux rieurs et pétillants, il ressemblait à un acteur de théâtre italien, une sorte de Sganarelle ou de Pagliaccio. Désormais, quand il avait terminé la lecture de ses journaux, Édouard en faisait de la pâte à papier pour fabriquer des masques, blancs comme de la craie, que Louise et lui peignaient ou décoraient ensuite. Ce qui n’était qu’un jeu devint rapidement une occupation à part entière. Louise était la grande prêtresse, rapportant, au gré de ses trouvailles, du strass, des perles, des tissus, du feutre de couleur, des plumes d’autruche, de la fausse peau de serpent. En plus des journaux, ce devait être un vrai travail que de courir partout pour ramener toute cette pacotille, Albert, lui, n’aurait même pas su où aller.

Édouard et Louise passaient leur temps à ça, à fabriquer des masques. Édouard ne les portait jamais deux fois, le nouveau chassait l’ancien qui était alors accroché avec ses congénères, sur les murs de l’appartement, comme des trophées de chasse ou la présentation de déguisements dans un magasin de travestis.

Il était près de vingt et une heures lorsque Albert arriva au bas de l’escalier, son carton sous le bras.

Sa main gauche entaillée par le Grec lui faisait un mal de chien malgré le bandage du docteur Martineau et il se sentait d’humeur mélangée. Cette provision, acquise de haute lutte, lui offrait un peu de repos ; la recherche de la morphine était tellement prenante et tellement angoissante pour un homme comme lui, déjà si poreux aux émotions de toutes sortes, si impressionnable… En même temps, il ne s’empêchait pas de penser qu’il rapportait là de quoi tuer vingt fois son camarade, de le tuer cent fois.

Il fit trois pas, souleva la bâche poussiéreuse qui recouvrait les restes démantelés d’un triporteur, repoussa le fatras qui encombrait encore la benne et y déposa son précieux carton.

En chemin, il avait procédé à un rapide calcul. Si Édouard s’en tenait aux doses actuelles, déjà passablement élevées, on était tranquille pour presque six mois.

14

Henri d’Aulnay-Pradelle fit machinalement le rapprochement entre, là-bas, loin devant lui, la cigogne qui surmontait le bouchon du radiateur et la lourde corpulence de Dupré, assis à ses côtés. Non qu’ils aient un quelconque trait de ressemblance, au contraire, ils étaient aux antipodes, c’est même pour cela qu’Henri les comparait, pour les opposer. S’il n’y avait eu les ailes immenses dont la pointe effilée touchait le sol, ou ce cou élancé d’une élégance folle qui s’achevait sur un bec volontaire, la cigogne en plein vol aurait pu ressembler à un canard sauvage, mais elle était plus massive… plus… (Henri chercha le mot) plus « ultime », Dieu seul pouvait comprendre ce qu’il entendait par là. Et ces stries sur les ailes, se disait-il, admiratif… Comme un drapé… Et jusqu’aux pattes arrière, légèrement recourbées… On aurait juré qu’elle fendait l’air devant la voiture, sans même l’effleurer, qu’elle ouvrait la route, en éclaireur. Pradelle n’en finissait pas de s’en émerveiller, de sa cigogne.

Comparé à elle, Dupré était vraiment un massif, un corpulent. Pas un éclaireur. Un fantassin. Avec ce trait particulier à la piétaille qu’elle nomme elle-même la fidélité, la loyauté, le devoir, toutes ces conneries.