— Oui, au départ…
— À l’arrivée, vous les montez, pas de problème !
— Non, bien sûr. Le difficile, voyez-vous, je me permets d’insister, c’est à partir du moment où on commence à les manipuler : on les descend du camion, on les pose, on les déplace, on procède à la mise en bière…
— J’ai entendu, mais à partir de là, ce n’est plus votre problème. Vous livrez, c’est tout. N’est-ce pas, Dupré ?
Henri avait raison de se tourner vers son régisseur parce que ce serait son problème à lui. Il n’attendit d’ailleurs pas la réponse. Lavallée aurait voulu argumenter, évoquer la réputation de sa maison, souligner… Henri le coupa dans son élan :
— Vous avez dit trente-trois francs ?
Le menuisier sortit en hâte son calepin.
— Vu la quantité que je commande, on va dire trente francs, hein ?
Lavallée cherchait son crayon, le temps de le trouver, il venait de perdre encore trois francs par cercueil.
— Non, non, non ! cria-t-il. C’est trente-trois en comptant avec la quantité !
On sentit que cette fois, et sur ce point précis, Lavallée resterait inébranlable. On le vit à sa cambrure.
— Trente francs, non, c’est hors de question !
On aurait dit qu’il venait soudainement de grandir de dix centimètres, face rougie, crayon tremblant, intraitable, le genre à se faire tuer sur place pour trois francs.
Henri opina longuement de la tête, je vois, je vois, je vois…
— Bien, dit-il enfin, conciliant. Eh bien, trente-trois francs.
On n’en revenait pas, de cette reddition soudaine. Lavallée inscrivit le chiffre sur son carnet, cette victoire inattendue le laissait frémissant, épuisé, rempli de crainte.
— Dites-moi, Dupré…, reprit Henri d’un air soucieux.
Lavallée, Dupré, le contremaître, tout le monde se raidit de nouveau.
— Pour Compiègne et Laon, c’est du un mètre soixante-dix, non ?
Les adjudications variaient sur les tailles, allant de cercueils d’un mètre quatre-vingt-dix (assez peu) à d’autres d’un mètre quatre-vingts (quelques centaines), puis descendant, pour la plus grande part des marchés, à un mètre soixante-dix, la taille moyenne. Quelques lots concernaient enfin des cercueils encore plus petits, un mètre soixante et même un mètre cinquante.
Dupré approuva. Un mètre soixante-dix, c’est bien ça.
— On a dit trente-trois francs pour un mètre soixante-dix, reprit Pradelle à l’intention de Lavallée. Et pour un mètre cinquante ?
Surpris par cette nouvelle approche, personne ne se figura ce que cela voulait dire concrètement, des cercueils moins longs que prévu. Le menuisier n’avait pas envisagé cette hypothèse, il fallait calculer, il rouvrit son carnet, se lança dans une règle de trois qui prit un temps fou. On attendait. Henri se tenait toujours devant le cercueil en pin, il avait cessé de lui flatter la croupe, le couvait simplement du regard comme s’il se promettait une bonne partie de plaisir avec une fille nouvellement arrivée.
Lavallée leva enfin les yeux, l’idée faisait son chemin dans son esprit.
— Trente francs…, déclara-t-il d’une voix blanche.
— Han han, fit Pradelle, la bouche entrouverte, pensif.
Chacun commençait à imaginer les conséquences pratiques : placer un soldat mort d’un mètre soixante dans un cercueil d’un mètre cinquante. Dans l’esprit du contremaître, il fallait plier la tête du mort, le menton contre la poitrine. Dupré pensait plutôt qu’on placerait le cadavre sur le flanc, les jambes légèrement repliées. Gaston Lavallée, lui, ne voyait rien du tout, il avait perdu deux neveux dans la Somme le même jour, la famille avait réclamé les restes, il avait fabriqué lui-même les cercueils, chêne massif, avec une grande croix et des poignées dorées, et il se refusait à imaginer de quelle manière on ferait entrer des corps trop grands dans des bières trop petites.
Pradelle prit alors l’air du type qui demande un renseignement sans conséquence, à toutes fins utiles, juste pour savoir :
— Dites-moi, Lavallée, des cercueils d’un mètre trente, ça irait chercher dans les combien ?
Une heure plus tard, on avait signé l’accord de principe. Deux cents cercueils seraient acheminés chaque jour en gare d’Orléans. Le prix unitaire était descendu à vingt-huit francs. Pradelle était très satisfait de la négociation. Il venait de rembourser son Hispano-Suiza.
15
Le chauffeur vint une nouvelle fois informer Madame que la voiture de Madame attendait Madame et que, si Madame voulait bien se donner la peine, alors Madeleine fit un petit signe, merci, Ernest, j’arrive, et dit, d’une voix qui exhalait le regret :
— Je vais devoir te quitter, Yvonne, je suis désolée…
Yvonne de Jardin-Beaulieu agita la main, d’accord, d’accord, d’accord, mais ne fit pas un geste pour se lever, c’était trop bon, impossible de partir.
— Quel mari tu as, ma chérie ! reprit-elle avec admiration. Quelle chance !
Madeleine Péricourt sourit calmement, regarda humblement ses ongles en pensant « salope » et répondit simplement :
— Allons, tu ne manques pas de soupirants…
— Oh, moi…, répondit la jeune femme, faussement résignée.
Son frère, Léon, était trop petit pour un homme, mais Yvonne, elle, était assez jolie. Quand on aime les morues, bien sûr, ajoutait Madeleine mentalement. Une grande bouche, vulgaire, impatiente, qui faisait tout de suite imaginer des cochonneries, les hommes ne s’y trompaient pas, à vingt-cinq ans, Yvonne avait déjà épongé la moitié du Rotary. Madeleine exagérait : la moitié du Rotary, c’était un peu excessif. À sa décharge, on pouvait comprendre qu’elle soit aussi sévère : il n’y avait que quinze jours qu’Yvonne couchait avec Henri et cette manière de se ruer aussi vite chez son épouse pour profiter du spectacle était très indécente. Bien plus que de se faire sauter par son mari, ce qui, en soi, n’avait rien de difficile. Les autres maîtresses d’Henri se montraient plus patientes. Pour savourer leur victoire, elles attendaient au moins que l’occasion se présente, simulaient une rencontre fortuite. Après quoi, toutes pareilles, elles se répandaient, souriantes, minaudant : « Ah, quel mari tu as, ma chère, comme je t’envie ! » L’une d’elles, le mois dernier, s’était même risquée à lancer : « Prends-en bien soin, ma chérie, c’est qu’on te le volerait…! »
Il y avait des semaines que Madeleine ne voyait quasiment plus Henri, beaucoup de voyages, de rendez-vous, à peine le temps de sauter les amies de sa femme, cette commande du gouvernement l’accaparait totalement.
Quand il rentrait, c’était tard, elle se couchait sur lui.
Le matin, il se levait tôt. Juste avant, elle se recouchait sur lui.
Le reste du temps, il se couchait sur les autres, partait en déplacement, il appelait, laissait des messages, des mensonges. Tout le monde le savait infidèle (les bruits avaient commencé à courir dès la fin mai, quand on l’avait aperçu en compagnie de Lucienne d’Haurecourt).
M. Péricourt souffrait de cette situation. « Tu seras malheureuse », avait-il prévenu, lorsque sa fille avait parlé de l’épouser, mais ça ne servait à rien, elle avait posé sa main sur celle de son père et voilà tout. Il avait dit d’accord, comment faire autrement ?
— Allez, gloussa Yvonne, cette fois, je te laisse.
Elle avait fait sa commission, il suffisait de voir le sourire figé sur le visage de Madeleine, le message était passé, Yvonne exultait.