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— C’est gentil d’être venue, dit Madeleine en se levant.

Yvonne agita la main, c’est rien, c’est rien, elles échangèrent un baiser, pommette contre pommette, lèvres dans le vide, je file, à bientôt. Sans conteste, celle-ci était la plus salope de toutes.

Cette visite inattendue l’avait beaucoup retardée. Madeleine consulta la grande horloge. Finalement, c’était mieux ainsi, à dix-neuf heures trente, elle avait plus de chances de le trouver chez lui.

Il était plus de vingt heures lorsque la voiture la déposa à l’entrée de l’impasse Pers. Du parc Monceau à la rue Marcadet, il n’y avait pas un arrondissement d’écart, mais un monde, on passait des beaux quartiers à la plèbe, du luxe à l’expédient. Devant l’hôtel particulier des Péricourt stationnaient ordinairement une Packard Twin Six et une Cadillac 51 à moteur V8. Là, Madeleine découvrit, à travers les montants de bois vermoulus de la barrière, un spectacle de charrettes à bras effondrées et de pneus hors d’âge. Elle n’en fut pas effrayée. Elle tenait de la limousine par sa mère et de la charrette par son père dont les aïeux avaient été modestes. Même si la pauvreté, des deux côtés, remontait à la première dynastie, Madeleine avait cela dans son histoire, le manque, la gêne, c’est comme le puritanisme ou la féodalité, ça ne se perd jamais tout à fait, les traces suivent les générations. Le chauffeur, lui — on appelait tous les chauffeurs Ernest chez les Péricourt, depuis le premier Ernest —, Ernest donc, voyant Madame s’éloigner, regarda la cour avec un air de dégoût, chez lui, on n’était chauffeur que depuis deux générations.

Madeleine longea la barrière, sonna à la porte de la maison, patienta un long moment, vit enfin apparaître une femme sans âge et demanda à parler à M. Albert Maillard. La femme attendit de comprendre la demande et de l’assortir à la jeune personne, luxueuse, ouatée, maquillée, qu’elle avait devant elle et dont le parfum poudré lui parvenait comme un souvenir très ancien. Madeleine dut répéter : M. Maillard. Sans un mot, la femme désigna la cour, là-bas, sur sa gauche. Madeleine fit un signe de tête et, sous le double regard de la propriétaire et d’Ernest, poussa la barrière vermoulue d’une main ferme ; sans hésiter elle marcha à grands pas dans la boue jusqu’à l’entrée du petit hangar où elle disparut, mais où elle s’arrêta net car au-dessus d’elle, l’escalier tremblait sous les pas de quelqu’un qui descendait, elle leva les yeux et reconnut le soldat Maillard, un seau à charbon vide à la main, qui lui aussi stoppa net entre deux marches, disant : « Hein ? Quoi ? » Il avait l’air perdu, comme dans le cimetière, le jour où on avait exhumé le corps de ce pauvre Édouard.

Albert se figea, la bouche entrouverte.

— Bonjour monsieur Maillard, dit Madeleine.

Elle observa un court instant cette tête lunaire, ce physique fébrile. Une amie avait autrefois possédé un petit chien qui ne cessait de trembler, ce n’était pas une maladie, il était comme ça de nature, il tremblait des pieds à la tête vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un jour il était mort d’un arrêt du cœur. Albert lui fit tout de suite penser à ce chien. Elle lui parla d’une voix très douce, comme si elle craignait que, confronté à pareille surprise, il ne fonde en larmes ou coure se réfugier à la cave. Lui resta muet, dansant d’un pied sur l’autre, avalant sa salive. Il se retourna vers le haut de l’escalier d’un air inquiet, apeuré même… Madeleine avait remarqué ce trait chez ce garçon, cette crainte permanente qu’arrive quelque chose dans son dos, cette perpétuelle appréhension ; dans le cimetière, l’an dernier, il semblait déjà égaré, désemparé. Avec cette expression de douceur, de naïveté des hommes qui ont un monde à eux.

Albert, lui, aurait donné dix ans de sa vie pour ne pas se trouver dans cette position, en étau entre Madeleine Péricourt, campée en bas de l’escalier, et son frère censément mort qui, à l’étage du dessus, fumait par les narines sous un masque vert à plumes bleues, à la manière d’une perruche. Décidément, il était vraiment fait pour être homme-sandwich. Il balançait son seau de charbon comme un torchon de cuisine lorsqu’il prit conscience qu’il n’avait pas salué la jeune femme ; il lui tendit une main noire, s’excusa aussitôt, la mit dans son dos, descendit les dernières marches.

— Vous aviez laissé votre adresse sur votre lettre, dit Madeleine d’une voix douce. J’y suis allée. Votre maman m’a adressée ici.

Elle désigna le décor, le hangar, la cour, l’escalier, comme si elle évoquait un appartement bourgeois, en souriant. Albert acquiesça, incapable de prononcer la moindre syllabe. Elle aurait pu arriver au moment où il ouvrait le carton à chaussures et le surprendre en train d’y prélever des ampoules de morphine. Pire, il imaginait ce qui se serait passé si d’aventure Édouard était descendu chercher le charbon lui-même… C’est à ce genre de détails qu’on voit que le destin est une connerie.

— Oui…, risqua Albert sans savoir à quelle question il répondait.

Il voulait dire non, non, je ne peux pas vous inviter à monter, à boire quelque chose, c’est impossible. Madeleine Péricourt ne le trouva pas impoli, elle attribua son attitude à la surprise, à l’embarras.

— En fait, commença-t-elle, mon père aimerait faire votre connaissance.

— Pourquoi moi ?

C’était venu comme un cri du cœur, d’une voix tendue. Madeleine leva les épaules en signe d’évidence.

— Parce que vous avez assisté aux derniers instants de mon frère.

Elle avait dit cela en souriant gentiment, comme elle aurait évoqué la demande d’une personne d’âge à qui il faut passer quelques caprices.

— Oui, bien sûr…

Maintenant qu’il reprenait ses esprits, Albert n’avait qu’une envie, qu’elle parte avant qu’Édouard s’inquiète et descende. Ou que, de là-haut, il entende sa voix, qu’il comprenne qui était là, à quelques mètres de lui.

— D’accord…, ajouta-t-il.

— Demain, voulez-vous ?

— Ah non, demain, c’est impossible !

Madeleine Péricourt s’étonna de la vivacité de cette réponse.

— Je veux dire, reprit Albert pour s’excuser, un autre jour, si vous voulez, parce que demain…

Il aurait été incapable d’expliquer pour quelle raison le lendemain n’était pas le bon jour pour cette invitation, il avait seulement besoin de se ressaisir. Un instant il imagina ce qu’avait pu être la conversation entre sa mère et Madeleine Péricourt, il en blêmit. Il avait honte.

— Alors, quel jour seriez-vous disponible ? demanda la jeune femme.

Albert se retourna une nouvelle fois vers le haut de l’escalier. Madeleine pensa qu’il y avait une femme là-haut et que sa présence le gênait, elle ne voulut pas le compromettre.

— Alors samedi ? proposa-t-elle pour trancher. Pour dîner.

Elle avait pris un ton enjoué, gourmand presque, comme si l’idée venait seulement de lui traverser l’esprit et qu’on allait passer un sacré bon moment.

— Eh bien…

— Parfait, conclut-elle. Disons dix-neuf heures, cela vous convient ?

— Eh bien…

Elle lui sourit.

— Mon père va être très heureux.

La petite cérémonie mondaine était terminée, il y eut un court instant d’hésitation, comme de recueillement, et cela les renvoya à leur première rencontre ; ils se souvinrent que tous deux, sans se connaître, avaient en commun quelque chose de terrible, d’interdit : ce secret, l’exhumation d’un soldat mort, son transport en contrebande… Où l’avait-il placé d’ailleurs, ce cadavre ? se demanda Albert, il se mordit les lèvres.