— Nous sommes boulevard de Courcelles, dit Madeleine en remettant son gant. À l’angle de la rue de Prony, c’est très facile à trouver.
Albert fit un signe de tête, dix-neuf heures, d’accord, rue de Prony, facile à trouver. Samedi. Silence.
— Eh bien, je vous laisse, monsieur Maillard. Je vous remercie beaucoup.
Elle fit demi-tour puis se retourna vers lui et le fixa dans les yeux. L’air grave lui allait bien, mais lui donnait plus que son âge.
— Mon père n’a jamais su le détail de… vous comprenez… Je préférerais…
— Bien sûr, s’empressa Albert.
Elle sourit, reconnaissante.
Il craignit qu’elle lui fourre de nouveau des billets de banque dans la main. Pour son silence. Humilié par cette pensée, il se détourna et remonta l’escalier.
Ce n’est que sur le palier qu’il se souvint qu’il n’avait pas pris le charbon, ni l’ampoule de morphine.
Il redescendit, accablé. Il n’arrivait pas à aligner ses idées, à mesurer ce que cela voulait dire qu’être invité dans la famille d’Édouard.
La poitrine serrée d’appréhension, comme il commençait à remplir son seau avec la longue pelle, il entendit, dans la rue, le bruit feutré de la limousine qui repartait.
16
Édouard ferma les yeux, poussa un long soupir de soulagement, ses muscles se relâchèrent lentement. Il retint de justesse la seringue qui allait lui échapper et la posa près de lui, ses mains tremblaient encore, mais déjà sa poitrine oppressée commençait à se libérer de l’étau. Après les injections, il restait un long temps étendu, vidé, le sommeil venait rarement. C’était un état flottant, sa fébrilité refluait lentement, comme un bateau qui s’éloigne. Il n’avait jamais été curieux des choses de la mer, les paquebots ne le faisaient pas rêver, mais les ampoules du bonheur devaient porter cela en elles, les images qu’elles lui procuraient avaient souvent une tonalité maritime qu’il ne s’expliquait pas. Elles étaient peut-être comme les lampes à huile ou les flacons d’élixir, à vous aspirer dans leur monde. Autant la seringue et l’aiguille n’étaient pour lui que des instruments chirurgicaux, un mal nécessaire, autant les ampoules, elles, étaient vivantes. Il les regardait en transparence, le bras tendu vers la lumière, c’est fou ce qu’on pouvait voir là-dedans, les boules de cristal n’avaient pas de vertus supérieures, ni d’imagination plus fertile. Il y puisait beaucoup, repos, calme, consolation. Une grande partie de ses journées se passait dans cet état incertain, vaporeux, où le temps n’avait plus d’épaisseur. Seul, il aurait bien enchaîné les injections pour rester ainsi, flottant, comme s’il faisait la planche sur une mer d’huile (toujours les images maritimes, elles devaient venir de loin, du liquide prénatal certainement), mais Albert était un homme très avisé, il ne lui laissait chaque jour que la dose strictement nécessaire et il notait tout, puis le soir, à son retour, il récitait le calendrier, les quantités, tournant les pages à la façon d’un maître d’école, Édouard le laissait faire. Comme Louise pour les masques. Somme toute, on s’occupait de lui.
Édouard pensait peu à sa famille, mais à Madeleine plus qu’aux autres. Il conservait beaucoup de souvenirs d’elle, les éclats de rire étouffés, les sourires aux portes, ses phalanges repliées frottant son crâne, leur complicité. Il ressentait de la peine pour elle. En apprenant sa mort, elle avait dû avoir du chagrin, comme toutes les femmes qui avaient perdu quelqu’un. Après quoi, le temps, ce grand médecin… Un deuil, on s’y fait à la longue.
Rien de comparable avec la tête d’Édouard dans la glace.
Pour lui, la mort était là, en permanence, à raviver ses plaies.
Et à part Madeleine, qui restait-il ? Quelques camarades, et parmi eux, combien d’encore vivants ? Même lui, Édouard le chanceux, était mort dans cette guerre, alors, vous parlez, les autres… Il y avait aussi son père, mais rien à en dire de celui-là, il devait vaquer à ses affaires, cassant et lugubre, l’annonce de la mort de son fils n’avait pas dû arrêter sa marche très longtemps, il était simplement monté en voiture, disant à Ernest : « À la Bourse ! » parce qu’il y avait des décisions à prendre, ou : « Au Jockey ! » parce qu’on préparait les élections.
Édouard ne sortait jamais, passait tout son temps dans l’appartement, dans cette misère. Enfin non, pas vraiment, la misère devait être pire, non, ce qui était démoralisant, c’était cette médiocrité, cette pénurie, de vivre sans moyens. On s’habitue à tout, disait-on, eh bien non, justement, Édouard ne s’habituait pas. Quand il avait suffisamment d’énergie, il se plantait devant le miroir, regardait sa tête, non, rien ne s’atténuait, jamais il ne parviendrait à trouver un semblant d’humain dans cette gorge à ciel ouvert, privée de mâchoire, de langue. Ces dents énormes. Les chairs s’étaient raffermies, les plaies cautérisées, mais la violence de cette béance restait intacte, c’est à cela que devaient servir les greffes, non pas à diminuer votre laideur, mais à vous conduire à la résignation. Pour la misère, c’était pareil. Il était né dans un milieu luxueux, on ne comptait pas parce que l’argent ne comptait pas. Il n’avait jamais été un garçon dépensier et pourtant, dans les institutions, parmi ses camarades, il en avait vu des adolescents dispendieux, des flambeurs… Mais même sans être dépensier, le monde autour de lui avait toujours été vaste, facile, aisé, les chambres grandes, les sièges profonds, les repas généreux, les vêtements chers, alors maintenant cette pièce au parquet mal jointé, ces fenêtres grises, le charbon chiche, le vin médiocre… Dans cette vie, tout était moche. Leur économie entière reposait sur Albert, on ne pouvait rien lui reprocher, il se coupait en quatre pour rapporter des ampoules, on ne savait pas comment il s’y prenait, il devait en passer des sous là-dedans, c’était vraiment un bon camarade. Ça vous fendait le cœur, parfois, ce dévouement, et avec ça jamais une plainte, ni une critique, toujours faisant mine d’être gai, mais au fond, inquiet, bien sûr. Il était impossible d’imaginer ce qu’ils allaient devenir tous les deux. Toutefois, si ça continuait comme ça, l’avenir n’avait rien de reluisant.
Édouard était un poids mort, mais il ne craignait pas l’avenir. Sa vie s’était effondrée d’un coup, sur un coup de dés, la chute avait tout emporté, même la peur. La seule chose réellement accablante, c’était la tristesse.
Quoique, depuis quelque temps, il y ait du mieux.
La petite Louise l’égayait avec ses histoires de masques, une industrieuse, elle aussi, comme Albert, une fourmi qui lui rapportait des journaux de province. Son mieux-être, qu’il se gardait de montrer, trop fragile, tenait justement aux journaux, aux idées que ça lui avait données. Il avait senti, au fil des jours, une excitation remonter d’une profondeur folle, et plus il y pensait, plus il retrouvait les états d’euphorie de sa jeunesse quand il préparait un sale coup, une caricature, un déguisement, une provocation. À présent, rien ne pouvait plus avoir le caractère jubilatoire, explosif de son adolescence, mais il le ressentait dans le fond de son ventre, « quelque chose » revenait. Il osait à peine prononcer le mot dans sa tête : de la joie. Une joie furtive, prudente, discontinue. Quand il parvenait à aligner ses idées, à peu près dans le bon ordre, il lui arrivait, c’était incroyable, d’oublier l’Édouard de maintenant, de redevenir celui d’avant la guerre…
Il se leva enfin, reprit sa respiration et son équilibre. Après avoir désinfecté la grande aiguille, il rangea soigneusement sa seringue dans la petite boîte en fer-blanc qu’il referma et remit sur l’étagère. Il attrapa une chaise, la déplaça, les yeux en l’air pour trouver l’emplacement, monta dessus avec un peu de difficulté, à cause de sa jambe raide, puis, bras tendu, il poussa délicatement la trappe aménagée dans le plafond pour accéder sous le toit à un espace où il aurait été impossible de tenir debout, il y avait là cinq générations de toiles d’araignées et de poussière de charbon accumulées. Il en retira avec précaution un sac dans lequel il enveloppait son trésor, un cahier à dessin de grand format que Louise avait troqué, avait-elle dit, mais contre quoi, mystère.