Il alla s’installer dans son ottomane, tailla un crayon en prenant garde que les épluchures tombent toutes bien dans le papier qu’il serrait lui aussi dans le sac, un secret est un secret. Il commença, comme toujours, par feuilleter les premières planches, il trouvait de la satisfaction à mesurer le travail accompli, de l’encouragement. Douze planches déjà, des soldats, quelques femmes, un enfant, surtout des soldats, des blessés, des triomphants, des mourants, à genoux ou couchés, ici un bras tendu, il était très fier de ce bras tendu, très réussi, s’il avait pu sourire…
Il se mit au travail.
Une femme cette fois, debout, un sein dénudé. Fallait-il dénuder le sein ? Non. Il reprit son esquisse. Il couvrit le sein. Il retailla le crayon, il aurait fallu une pointe fine, un autre papier avec moins de grain, il était obligé de dessiner sur ses genoux parce que la table n’était pas à la bonne hauteur, il aurait fallu un plan incliné, toutes ces contrariétés étaient autant de bonnes nouvelles parce qu’elles voulaient dire qu’il avait envie de travailler. Il releva la tête, éloigna la feuille pour prendre du recul. C’était bien parti, la femme était debout, le drapé pas mal réussi, c’est le plus difficile le drapé, toute la signification se concentre là, le drapé et le regard, voilà le secret. Dans ces instants-là, Édouard était presque de retour.
S’il ne s’était pas trompé, il allait faire fortune. Avant la fin de l’année. C’est Albert qui allait être surpris.
Et il ne serait pas le seul.
17
— Une malheureuse cérémonie aux Invalides, tu parles !
— En présence du maréchal Foch, tout de même…
Cette fois, Henri se retourna, furieux, offusqué.
— Foch ? Et alors ?
Il était en caleçon et nouait sa cravate. Madeleine se mit à rire. Pareille indignation quand on est en caleçon… Quoiqu’il ait de belles jambes musclées. Il revint vers le miroir pour achever son nœud, sous le caleçon se profilaient deux fesses rondes et puissantes. Madeleine se demanda s’il était en retard. Et elle décida que cela n’avait aucune importance, le temps, elle l’avait, elle en avait même pour deux, comme pour la patience ou l’obstination, elle était largement dotée. Et puis, il se consacrait suffisamment à ses maîtresses… Elle arriva derrière lui, il ne la sentit pas venir, juste sa main, là, froide encore, dans son caleçon, parfaitement ciblée, flatteuse, langoureuse, insistante, et sa tête collée contre son dos, Madeleine disant, d’un ton enamouré, délicieusement crapuleux :
— Chéri, tu exagères ! Le maréchal Foch, quand même…
Henri acheva son nœud de cravate pour se donner le temps de la réflexion. En fait, c’était tout réfléchi, ça tombait mal. Déjà, hier soir… Et maintenant, ce matin, vraiment… Il disposait des réserves nécessaires, là n’était pas la question, mais à certaines périodes, comme en ce moment, on aurait dit que ça lui prenait comme des fringales, il fallait la sauter à tout bout de champ. Il y gagnait la paix. En échange du devoir, il avait les autres plaisirs, ailleurs. Le calcul n’était pas mauvais. Simplement, c’était pénible. Il n’avait jamais réussi à se faire à son odeur intime, ce sont des choses qui ne se discutent pas, des choses qu’elle aurait pu comprendre, mais elle se comportait en impératrice parfois, et lui en employé de maison qui tient à garder sa place. Bon, ça n’était pas désagréable à proprement parler, et pour le temps qu’il y consacrait, non, mais… il aimait décider lui-même et avec Madeleine, c’était l’inverse, toujours elle qui prenait les initiatives. Madeleine répéta « le maréchal Foch… », elle savait qu’Henri n’avait pas très envie, elle continua tout de même, sa main se réchauffa, elle le sentit se déployer comme un gros serpent paresseux, mais puissant, il ne refusait jamais ; il ne refusa pas, ce fut foudroyant, il se retourna, la souleva, la coucha sur l’angle du lit, ne retira ni sa cravate, ni ses chaussures. Elle l’agrippa, le força à rester quelques secondes de plus. Il resta puis se releva et ce fut tout.
— Ah, par contre, pour le 14 Juillet, là, les grandes pompes !
Il était revenu au miroir, bon, le nœud était à refaire maintenant. Il poursuivait :
— Le 14 Juillet révolutionnaire pour fêter la victoire de la Grande Guerre ! Non, on aura tout vu… Et pour l’anniversaire de l’armistice, une veillée aux Invalides ! Quasiment à huis clos !
Il était très content de cette formule. Il chercha l’expression exacte, fit tourner les mots comme une gorgée de vin dont on teste le goût. Une commémoration à huis clos ! Très bien. Il voulut l’essayer, se retourna, ton courroucé :
— Pour la Grande Guerre, une commémoration à huis clos !
Pas mal. Madeleine s’était enfin relevée, elle avait revêtu un déshabillé. Elle ferait sa toilette après son départ, rien ne pressait. En attendant, elle rangerait les vêtements.
Elle enfila ses mules. Henri était lancé :
— Maintenant, les célébrations sont aux mains des bolcheviks, tu avoueras !
— Arrête, Henri, dit Madeleine distraitement en ouvrant l’armoire, tu me fatigues.
— Et les mutilés qui se prêtent au jeu ! Je dis, moi, qu’il n’y a qu’une date pour rendre hommage aux héros, c’est le 11 novembre ! Et je vais même aller plus loin…
Madeleine l’interrompit, agacée :
— Henri, arrête avec ça ! Que ce soit le 14 Juillet, le 1er Novembre, Noël ou la saint-glinglin, tu t’en moques complètement !
Il se tourna vers elle, la toisa. Toujours en caleçon. Mais ça ne la fit pas rire, cette fois. Elle le regardait fixement.
— Je comprends, reprit-elle, que tu aies besoin de répéter tes scènes avant de les servir à ton public, dans tes associations d’anciens combattants, tes clubs et je ne sais où… Mais je ne suis pas ta répétitrice ! Alors, tes colères et tes foudres, tu les sers à ceux que ça intéresse. Et à moi, tu me fiches la paix !
Elle se remit à sa tâche, ses mains ne tremblaient pas, ni sa voix. Elle disait souvent les choses de cette manière, sèchement, puis elle n’y pensait plus. Comme son père, ils faisaient vraiment la paire, ces deux-là. Henri ne se formalisa pas, il enfila son pantalon, elle n’avait pas tort sur le fond, le 1er Novembre ou le 11 novembre… Pour le 14 Juillet, c’était différent. Il professait ouvertement une haine toute particulière pour cet anniversaire national, les Lumières, la Révolution, toutes ces choses, non qu’il eût des idées bien pesées sur la question, mais parce que c’était, selon lui, un comportement digne et naturel de la part d’un aristocrate.
Et parce qu’il vivait dans la maison Péricourt, des nouveaux riches. Le vieux avait épousé une de Margis, rien d’autre qu’une descendante de négociants en pelotes et une particule achetée à l’encan qui ne se transmettait que par les hommes heureusement, tandis qu’un Péricourt resterait à jamais un Péricourt. Il leur faudrait encore cinq siècles pour valoir un Aulnay-Pradelle, et encore ! Dans cinq siècles, il y aurait beau temps que leur fortune aurait disparu tandis que les Aulnay-Pradelle, dont Henri aurait refondé la dynastie, continueraient de recevoir dans le grand salon de leur propriété de la Sallevière. Et justement à ce propos, il fallait se dépêcher, déjà neuf heures. Il serait sur place en fin de journée et le lendemain, ce serait la matinée entière à donner des ordres aux contremaîtres, à vérifier le travail, il fallait toujours être derrière ces gens-là, contester les devis, faire baisser les prix, on venait d’achever la toiture, sept cents mètres carrés d’ardoises, une fortune, on attaquait l’aile ouest, dévastée, tout à remonter, courir chercher les pierres au diable vauvert dans un pays qui n’avait plus de trains ni de péniches, il allait falloir en exhumer des héros, pour payer tout ça !