Il pense à son existence bien qu’il ne soit pas très philosophe. Et à Édouard, dont la sœur, en toute ignorance, a épousé leur assassin à tous deux.
Il revoit des images du cimetière, de nuit. Ou d’autres, la veille, lorsqu’est apparue la jeune femme avec ce manchon en hermine, le brillant capitaine Pradelle à ses côtés, en sauveur. Et puis en route vers la tombe, Albert assis à côté de ce chauffeur qui sent la transpiration, qui passe, d’un coup de langue, son mégot d’un coin à l’autre de sa bouche, tandis que Mlle Péricourt et le lieutenant Pradelle sont tous les deux dans la limousine ; il aurait dû se douter. « Mais Albert ne voit jamais rien, il tombe toujours de l’armoire. À se demander s’il va grandir un jour, ce garçon, même une guerre ne lui a rien appris, c’est à désespérer ! »
Le cœur, à la découverte de ce mariage, lui battait tout à l’heure à une cadence vertigineuse, mais maintenant il le sent fondre dans sa poitrine, prêt à s’arrêter.
Ce goût de bile au fond de la gorge… Une nouvelle nausée l’assaille qu’il réprime en se levant et en quittant brutalement la pièce.
Il vient de réaliser. Le capitaine Pradelle est ici.
Avec Mlle Péricourt.
C’est un piège qu’il lui a tendu. Un repas en famille.
Albert va devoir dîner en face de lui, supporter son regard acéré comme chez le général Morieux quand il était question de l’envoyer devant le peloton, c’est insurmontable. Cette guerre n’en finira donc jamais ?
Il faut partir, immédiatement, rendre les armes, sinon, il va mourir, se faire tuer une nouvelle fois. S’enfuir.
Albert bondit sur ses pieds, traverse la pièce en courant, il est à la porte, elle s’ouvre.
Devant lui Madeleine Péricourt, souriante.
— Vous êtes ici ! dit-elle.
C’est comme si elle l’admirait, on ne sait pas de quoi, d’avoir trouvé le chemin peut-être, d’avoir trouvé le courage.
Elle ne peut s’empêcher de le regarder de la tête aux pieds, Albert baisse les yeux à son tour. Il le voit bien maintenant, ces souliers neufs, brillants, avec ce costume trop court, élimé, c’est pire que tout. Il en était si fier, il les a tant désirés… Ces souliers hurlent sa pauvreté.
Tout son ridicule est concentré là, il les déteste, il se déteste.
— Allez, venez, dit Madeleine.
Elle le prend par le bras, comme une camarade.
— Mon père va descendre, il a hâte de vous rencontrer, vous savez…
19
— Bonjour monsieur.
M. Péricourt était plus petit qu’Albert l’avait préjugé. On imagine souvent que les puissants sont grands, on est surpris de les trouver normaux. D’ailleurs, normaux, ils ne le sont pas, Albert le voyait bien, M. Péricourt avait une manière de vous transpercer du regard, de conserver sa main dans la vôtre une fraction de seconde supplémentaire, et même de sourire… Rien d’habituel dans tout cela, il devait être en acier, une assurance hors du commun, c’est parmi ces êtres-là que se recrutaient les responsables du monde, par eux que venaient les guerres. Albert prit peur, il ne voyait pas comment il parviendrait à mentir à un homme pareil. Il regardait aussi la porte du salon, s’attendant chaque seconde à voir surgir le capitaine Pradelle…
Très courtois, M. Péricourt tendit la main vers un fauteuil, les voilà installés. Comme s’il suffisait d’un battement de cils, le personnel arriva aussitôt, on roula un bar jusqu’à eux, des choses à manger. Parmi les domestiques, il y avait la jolie petite bonne, Albert essaya de ne pas la regarder, M. Péricourt le fixait avec curiosité.
Albert ne savait toujours pas pourquoi Édouard ne voulait plus revenir ici, il devait avoir des raisons impératives ; en découvrant M. Péricourt, il comprit confusément qu’on puisse avoir besoin de se soustraire à la présence d’un homme pareil. C’était un être dur, dont il n’y avait rien à espérer, fabriqué dans un alliage très spécial, comme les grenades, les obus et les bombes, à vous tuer d’un seul éclat, sans même s’en apercevoir. Les jambes d’Albert parlèrent à sa place, elles voulurent se lever.
— Qu’est-ce que vous prendrez, monsieur Maillard ? demanda alors Madeleine en lui souriant largement.
Il resta cloué. Prendre quoi ? Il ne savait pas. Dans les grandes occasions et quand il en avait les moyens, il buvait du calvados, un alcool vulgaire qu’on ne demande pas chez des gens riches. Par quoi le remplacer dans la circonstance, il n’avait pas la moindre idée.
— Que diriez-vous d’une coupe de champagne ? proposa Madeleine pour l’aider.
— Ma foi…, risqua Albert qui détestait les bulles.
Un signe, un long silence, puis le majordome avec le seau à glace, on observa la cérémonie du bouchon, artistement retenu. M. Péricourt, impatient, fit un geste, allez, allez, servez, on ne va pas y passer la nuit.
— Vous avez donc bien connu mon fils…? demanda-t-il enfin en se penchant vers Albert.
Albert comprit à cet instant que la soirée, ce serait ça, rien d’autre. M. Péricourt l’interrogeant, sous les yeux de sa fille, sur la mort de son fils. Pradelle ne ferait pas partie du spectacle. Une affaire de famille. Il en fut soulagé. Il regarda la table, sa coupe de champagne qui pétillait. Par quoi commencer ? Que dire ? Il y avait pourtant réfléchi, mais il ne trouvait pas le premier mot.
M. Péricourt s’interrogea et crut nécessaire d’ajouter :
— Mon fils… Édouard…
Il se demanda alors si ce garçon l’avait réellement connu. Avait-il lui-même écrit la lettre, on ne savait pas comment les choses se passaient là-bas, on désignait peut-être au hasard celui qui écrirait les lettres aux familles des camarades, chacun son jour de corvée, répétant chaque fois les mêmes choses, ou à peu près. Or la réponse fusa, sincère :
— Oh oui, monsieur, je peux dire que votre fils, je l’ai bien fréquenté !
Ce que voulait savoir M. Péricourt sur la mort de son fils n’eut bientôt plus grande importance. Ce que disait cet ancien conscrit était plus important parce qu’il parlait d’un Édouard vivant. Édouard dans la boue, à la soupe, à la distribution de cigarettes, les soirées aux cartes, Édouard assis, plus loin, qui dessinait dans l’ombre, penché sur son carnet… Albert décrivait l’Édouard qu’il avait imaginé plus que celui qu’il avait côtoyé dans les tranchées, mais qu’il ne fréquentait pas.
Pour M. Péricourt, ce n’était pas aussi douloureux qu’il l’avait pensé, presque bon même, ces images. Il fut contraint de sourire, il y avait longtemps que Madeleine ne l’avait pas vu ainsi sourire, avec sincérité.
— Si je peux me permettre, dit Albert, il aimait vraiment la rigolade…
Enhardi, il raconta. Et le jour où, et le jour que, et je me souviens aussi… Ce n’était pas difficile, tout ce qu’il se rappelait des uns et des autres, de ses camarades, il l’attribuait à Édouard à condition que ce fût à son avantage.
M. Péricourt, lui, redécouvrait son fils, on lui racontait des choses très étonnantes (Il a vraiment dit cela ? Comme je vous le dis, monsieur !), rien ne le surprenait parce qu’il s’était fait à l’idée qu’au fond, il n’avait jamais connu son fils, on pouvait tout lui raconter. Des histoires bêtes, de cantine, de savon à barbe, des blagues de potache, du comique troupier, mais Albert, qui avait enfin trouvé une voie, s’y était engouffré avec détermination, avec plaisir même. Il provoqua des instants de rire avec ces anecdotes sur Édouard, M. Péricourt s’essuya les yeux. Enhardi par le champagne, Albert parla, sans se rendre compte que son récit glissait, glissait sans cesse, qu’il passait des plaisanteries de corps de garde aux pieds gelés, des parties de cartes aux rats gros comme des lapins et à la puanteur des cadavres que les ambulanciers ne pouvaient pas aller ramasser, on en plaisantait. C’était la première fois qu’Albert racontait sa guerre.