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— Eh bien, reprit-il, il se trouve que nous avons besoin d’un comptable. Le crédit est en plein essor, vous le savez, le pays doit investir. À l’heure actuelle, il y a beaucoup d’opportunités.

Pour Albert, c’était dommage que ce langage n’eût pas été celui du directeur de la Banque de l’Union parisienne qui l’avait foutu à la porte quelques mois plus tôt.

— Je ne connais pas vos émoluments, poursuivit M. Péricourt, et ce n’est pas important. Sachez que si vous acceptez un poste chez nous, les meilleures conditions vous seront proposées, je m’y engage personnellement.

Albert serra les lèvres. Il était bombardé par les informations et asphyxié par la proposition. M. Péricourt le fixait avec bienveillance. À côté de lui, Madeleine souriait gentiment, comme une mère de famille regardant son bébé jouer dans le sable.

— C’est que…, balbutia Albert.

— Nous avons besoin de jeunes gens dynamiques et compétents.

Ces qualificatifs achevèrent d’effrayer Albert. M. Péricourt lui parlait comme s’il avait fait les Hautes Études commerciales de Paris. Outre qu’il y avait visiblement erreur sur la personne, Albert sentait que sortir vivant de l’hôtel Péricourt relevait déjà du miracle. S’approcher de nouveau de la famille Péricourt, même pour un travail, avec l’ombre du capitaine Pradelle sillonnant les couloirs…

— Merci beaucoup, monsieur, dit Albert, mais j’ai une très bonne place.

M. Péricourt leva les mains, je comprends, pas de problème. Lorsque la porte fut refermée, il resta un instant immobile, pensif.

— Bonsoir ma chérie, dit-il enfin.

— Bonsoir papa.

Il posa un baiser sur le front de sa fille. Tous les hommes faisaient comme ça avec elle.

20

Édouard vit immédiatement qu’Albert était déçu. Il rentrait morose de sa sortie ; avec sa bonne amie, les choses n’avaient pas tourné comme prévu, malgré les belles chaussures neuves. Ou à cause d’elles, pensa Édouard, qui savait ce que c’est que la véritable élégance et qui n’avait pas donné cher des chances d’Albert en découvrant ce qu’il portait aux pieds.

En arrivant, Albert avait détourné les yeux, comme un timide, c’était inhabituel. Ordinairement, au contraire, il le fixait intensément — ça va ? C’était un regard presque excessif, qui disait qu’il ne craignait pas de regarder son camarade en face lorsqu’il ne portait pas de masque, comme ce soir-là. Au lieu de quoi, Albert rangea ses chaussures dans leur boîte, comme un trésor qu’on cache, mais sans joie, le trésor était décevant, il s’en voulait d’avoir cédé à cette envie, quelle dépense, avec tout ce qu’ils avaient à payer, tout ça pour faire le beau chez les Péricourt. Même la petite bonne s’était marrée. Il ne bougeait pas, Édouard ne voyait que son dos, immobile, accablé.

C’est ce qui le décida à se lancer. Il s’était pourtant promis de ne parler de rien tant que le projet ne serait pas entièrement bouclé et il en était loin. De plus, il n’était pas encore tout à fait content de ce qu’il avait produit et Albert n’avait pas un moral suffisant pour aborder les choses sérieuses… autant de raisons d’en rester à sa décision initiale de se livrer le plus tard possible.

S’il se résolut malgré tout à lâcher le morceau, ce fut à cause de la tristesse de son camarade. En réalité, cet argument ne faisait que masquer sa raison véritable : il avait hâte ; depuis l’après-midi où il avait achevé le dessin de l’enfant de profil, il grillait d’impatience.

Alors tant pis pour les bonnes résolutions.

— Au moins, j’ai bien dîné, dit Albert sans se relever.

Il se moucha, il ne voulait pas se retourner, se donner en spectacle.

Édouard vécut là un moment intense, un moment de victoire. Pas sur Albert, non, mais, pour la première fois depuis la faillite de sa vie, la victoire de se sentir fort, d’imaginer que l’avenir allait dépendre de lui.

Albert eut beau se lever en baissant les yeux, je vais au charbon, Édouard l’aurait serré contre lui, il l’aurait embrassé s’il avait eu des lèvres.

Albert mettait toujours ses gros chaussons en tissu écossais pour descendre, je reviens, ajouta-t-il, comme si la précision était nécessaire ; c’est ainsi dans les vieux couples, on se dit des choses par habitude sans se rendre compte de la portée qu’elles auraient si on les écoutait vraiment.

Dès qu’Albert est dans l’escalier, Édouard saute sur la chaise, soulève la trappe, sort le sac, replace la chaise, l’époussette rapidement, s’installe dans l’ottomane, se penche, sort, de dessous le divan, son nouveau masque, l’enfile et attend, son cahier de dessins sur les genoux.

Il est prêt trop tôt et le temps lui semble long, à guetter le bruit des pas d’Albert dans l’escalier, très lourds à cause du seau rempli de charbon, c’est le grand modèle, ça pèse sacrément, ce truc-là. Albert pousse enfin la porte. Quand il lève les yeux, il est saisi, stupéfié, il lâche le seau qui choit avec un gros bruit métallique. Il tâche de se retenir, tend le bras, ne trouve rien, il a la bouche grande ouverte pour ne pas défaillir, ses jambes n’en peuvent plus, il tombe enfin à genoux sur le parquet, bouleversé.

Le masque que porte Édouard, presque grandeur nature, c’est sa tête de cheval.

Il l’a sculptée dans du papier mâché durci. Tout y est, la couleur brune avec les marbrures sombres, la texture du pelage noirci faite d’une peluche marron très douce au toucher, les joues décharnées et tombantes, le long chanfrein anguleux menant aux naseaux ouverts comme des fosses… Avec les deux grosses lèvres duveteuses et entrouvertes, la ressemblance est hallucinante.

Lorsque Édouard ferme les yeux, c’est le cheval lui-même qui ferme les yeux, c’est lui. Albert n’avait jamais fait le rapprochement entre Édouard et le cheval.

Il est ému aux larmes, comme s’il retrouvait un ami d’enfance, un frère.

— Ça alors !

Il rit et pleure en même temps, ça alors, répète-t-il, il ne se relève pas, reste à genoux, regarde son cheval, ça alors… C’est idiot, lui-même s’en rend compte, il a envie de l’embrasser en plein sur sa grosse bouche veloutée. Il se contente de s’approcher, de tendre l’index, de toucher ses lèvres. Édouard reconnaît le même geste que celui de Louise, naguère, l’émotion le submerge. Tout ce qu’il y aurait à dire. Les deux hommes restent silencieux, chacun dans son univers, Albert caresse la tête du cheval, Édouard reçoit la caresse.

— Je ne saurai jamais comment il s’appelait…, dit Albert.

Même les grandes joies vous laissent un peu de regret, il y a un fond de manque dans tout ce qu’on vit.

Puis, comme s’il venait seulement d’apparaître sur les genoux d’Édouard, Albert découvre le carnet à dessin.

— Oh, tu t’y es remis ?

Un cri du cœur.

— Qu’est-ce que ça me fait plaisir, tu peux pas savoir…!

Il en rit tout seul, comme s’il jouissait de voir enfin ses efforts récompensés. Il désigne le masque.

— Ça aussi, hein ! T’imagines ! Quelle soirée !

Avec un air gourmand, il montre le cahier.

— Et… je peux voir ?

Il s’assoit à côté d’Édouard qui l’ouvre lentement, une vraie cérémonie.

Dès les premières planches, Albert est déçu. Impossible de le cacher. Il balbutie, ah oui… très bien… très bien…, pour occuper le temps parce que, en fait, il ne sait pas quoi dire qui ne sonnerait pas faux. Car enfin, qu’est-ce que c’est ? Sur la grande feuille, il y a un soldat et c’est très laid. Albert referme le cahier et désigne la couverture.