— Dis-moi, fait-il d’un air épaté, tu as trouvé ça où ?
La diversion vaut ce qu’elle vaut. C’est Louise. Forcément. Trouver des cahiers, pour elle, doit être un jeu d’enfant.
Ensuite, il faut regarder de nouveau les dessins, que dire ? Albert, cette fois, opine de la tête…
Il s’est arrêté sur la seconde planche, le crayon très fin d’une statue en pierre posée sur une stèle. On la voit de face sur le côté gauche de la page et de profil sur le côté droit. Elle représente un poilu debout, tout équipé, avec son casque, son fusil en bandoulière, il avance, il est en train de partir, la tête haute, le regard vers le lointain, sa main traîne un peu, à l’extrémité de ses doigts encore tendus, celle d’une femme. Elle est derrière lui, en tablier ou en blouse, et porte un enfant dans ses bras, elle pleure, ils sont jeunes tous les deux, il y a le titre au-dessus du dessin : Départ pour le combat.
— Qu’est-ce que c’est bien dessiné !
Voilà tout ce qu’il trouve à dire.
Édouard ne s’en offusque pas, il se recule, retire son masque et le pose par terre devant eux. Ainsi, le cheval semble sortir la tête du plancher et tendre à Albert sa grosse bouche velue et ourlée.
Édouard rappelle l’attention d’Albert en tournant doucement la page suivante : À l’attaque !, ça s’appelle. Cette fois, ce sont trois soldats, ils répondent parfaitement à l’injonction du titre. Ils avancent groupés, l’un tient haut son fusil prolongé par une baïonnette, le deuxième, près de lui, le bras tendu, s’apprête à lancer une grenade, le troisième, légèrement en retrait, vient d’être atteint d’une balle ou d’un éclat d’obus, il est cambré, ses genoux cèdent sous lui, il va tomber à la renverse…
Albert tourne les pages : Debout les morts ! Puis un Poilu mourant en défendant le drapeau et Camarades de combat…
— Ce sont des statues…
C’est une question, d’un ton hésitant. C’est qu’Albert s’attendait à tout, mais pas à ça.
Édouard approuve, les yeux sur ses planches, oui, des statues. L’air content. Bien, bien, bien, semble dire Albert, rien d’autre, le reste est bloqué dans sa poitrine.
Il se souvient parfaitement du carnet de croquis d’Édouard trouvé dans ses affaires, rempli de scènes saisies à la hâte, au crayon bleu, il l’avait envoyé à la famille avec la lettre annonçant son décès. C’étaient les mêmes situations qu’aujourd’hui somme toute, des soldats à la guerre, mais il y avait, dans ceux d’autrefois, une telle vérité, tant d’authenticité…
En art, Albert n’y connaît rien, il y a seulement ce qui le touche et ce qui ne le touche pas. Ce qu’il voit là est très bien rendu, très travaillé, avec beaucoup de soin, mais… il cherche le mot, c’est… figé. Et enfin, il trouve : ça n’a rien de vrai ! Voilà. Lui qui a connu tout cela, qui a été un de ces soldats, il sait que ces images-là sont celles que se sont forgées ceux qui n’y sont pas allés. C’est généreux, c’est sûr, destiné à émouvoir, mais c’est un peu trop démonstratif. Lui est un homme pudique. Et ici, le trait est sans cesse outré, on dirait que c’est dessiné avec des adjectifs. Il avance, tourne les pages, voici une France pleurant ses héros, une jeune fille éplorée tient dans ses bras un soldat mort, puis un Orphelin méditant sur le sacrifice, un jeune garçon est assis, la joue posée dans sa paume, à côté de lui, ce doit être le rêve qu’il fait, ou ses pensées, il y a un soldat en train de crever, allongé, qui tend la main vers le bas, vers l’enfant… C’est simple, même pour celui qui n’y connaît rien, c’est d’une laideur totale, il faut le voir pour le croire. Voilà un Coq foulant un casque boche, mon Dieu, il est dressé sur ses ergots, le bec pointé vers le ciel, avec des plumes et des plumes…
Albert n’aime pas du tout. Au point qu’il en a la voix coupée. Il risque un œil vers Édouard qui, lui, couve ses dessins d’un regard protecteur, comme on fait pour ses enfants dont on est fier, même quand ils sont moches, on ne s’en rend pas compte. La tristesse d’Albert, même s’il ne le comprend pas à cet instant précis, c’est de constater que le pauvre Édouard a tout perdu dans cette guerre, jusqu’à son talent.
— Et…, commence-t-il.
Car enfin, il faut bien dire quelque chose.
— Et pourquoi des statues ?
Édouard va fouiller à la fin du cahier, il en tire des coupures de presse, il en exhibe une, il a entouré des lignes, au crayon gras : « … ici comme partout, les villes, les villages, les écoles, les gares même, tout le monde veut son monument aux morts… ».
La coupure provient de L’Est républicain. Il y en a d’autres, Albert a déjà ouvert ce dossier, il n’en avait pas saisi la logique, les listes de morts d’un même village, d’une même corporation, une célébration ici, une prise d’armes, une souscription ailleurs, tout revenait à cette idée de monument commémoratif.
— D’accord ! répond-il, quoiqu’il ne comprenne pas réellement de quoi il s’agit.
Édouard pointe alors du doigt un calcul qu’il a fait dans un coin de page :
« 30 000 monuments × 10 000 francs = 300 millions de francs. »
Cette fois, Albert saisit mieux parce que c’est beaucoup d’argent. C’est même une fortune.
Il ne parvient pas à imaginer ce qu’on peut acheter avec une somme pareille. Son imagination bute sur le chiffre, comme une abeille sur la vitre.
Édouard prend des mains d’Albert le cahier et lui montre la dernière page.
— Tu veux vendre des monuments aux morts ?
Oui. C’est ça. Édouard est content de sa trouvaille, il se tape sur les cuisses avec ce bruit de gorge, ce roucoulement, on ne sait pas d’où ça sort ni comment, ça ne ressemble à rien, c’est seulement désagréable à entendre.
Albert comprend mal qu’on puisse avoir envie de fabriquer des monuments, en revanche, le chiffre de trois cents millions de francs commence à se frayer un chemin dans son imagination : cela veut dire « maison », comme celle de M. Péricourt par exemple, « limousine », et même « palace »… Il rougit, il vient de penser « femmes », la petite bonne au sourire ravageur est passée furtivement devant ses yeux, c’est instinctif, quand on a de l’argent, on veut toujours des femmes pour aller avec.
Il lit les quelques lignes qui suivent, c’est de la réclame écrite en petites majuscules, tracées avec tellement de soin qu’on dirait de l’imprimerie : « … ET VOUS RESSENTEZ DOULOUREUSEMENT LE BESOIN DE PERPÉTUER LE SOUVENIR DES ENFANTS DE VOTRE VILLE, DE VOTRE VILLAGE, QUI ONT FAIT DE LEUR POITRINE UN REMPART VIVANT CONTRE L’ENVAHISSEUR. »
— Tout ça est bien beau, dit Albert, je trouve même que c’est une sacrément bonne idée…
Il comprend mieux pourquoi les dessins l’ont tant déçu, ils ne sont pas faits pour représenter une sensibilité, mais pour exprimer un sentiment collectif, pour plaire à un vaste public qui a besoin d’émotion, qui veut de l’héroïsme.
Plus loin : « … À ÉRIGER UN MONUMENT QUI SOIT DIGNE DE VOTRE COMMUNE ET DES HÉROS QUE VOUS VOULEZ DONNER EN EXEMPLE AUX GÉNÉRATIONS À VENIR. LES MODÈLES PRÉSENTÉS PEUVENT ÊTRE LIVRÉS, SELON LES RESSOURCES DONT VOUS DISPOSEZ, EN MARBRE, EN GRANIT, EN BRONZE, EN PIERRE ET GRANIT SILICATÉ OU EN GALVANO-BRONZE… »
— C’est quand même compliqué ton affaire…, reprend Albert. D’abord, parce qu’il ne suffit pas de dessiner des monuments pour en vendre. Et ensuite, quand on les a vendus, il faut les fabriquer ! Il faut de l’argent, du personnel, une usine, des matières premières…