Il est ébahi en prenant conscience de ce que ça représente, de créer un atelier de fonderie.
— … après, les monuments, il faut les transporter, les monter sur place… Il faut beaucoup d’argent !
On en revient toujours là. L’argent. Même les plus industrieux ne peuvent se contenter de leur énergie. Albert sourit gentiment, tapote le genou de son camarade.
— Bon, écoute, on va y réfléchir. Moi, je trouve que c’est une très bonne idée de vouloir te remettre au travail. Ce n’est peut-être pas de ce côté-là qu’il faut te tourner ; les monuments, c’est compliqué ! Mais on s’en fiche, l’important, c’est que tu aies retrouvé du goût aux choses, pas ?
Non. Édouard serre le poing et brosse l’air, comme s’il astiquait des souliers. Le message est clair : non, faire vite !
— Bah, faire vite, faire vite…, dit Albert, t’en as de drôles, toi !
Sur une autre page du grand cahier, Édouard écrit un chiffre à la va-vite : « 300 » monuments ! Il raye 300 et écrit « 400 » ! Quel enthousiasme ! Il ajoute : « 400 × 7 000 francs = 3 millions ! »
Il est devenu complètement dingue, pas de doute. Il ne lui suffit pas de vouloir monter un projet impossible, il faudrait encore le faire tout de suite, d’urgence. Bon, trois millions, sur le principe, Albert n’a évidemment rien contre. Serait plutôt pour, même. Mais, manifestement, Édouard n’a plus les pieds sur terre. Il a fait trois dessins et, dans sa tête, on est déjà passé au stade industriel ! Albert prend sa respiration, comme il prendrait de l’élan. Et tâche de parler calmement :
— Écoute, mon grand, je crois que ce n’est pas raisonnable. Vouloir fabriquer quatre cents monuments, je ne sais pas si tu imagines vraiment ce que c’est…
Han ! Han ! Han ! Quand Édouard fait ce bruit-là, c’est que c’est important, il l’a fait une ou deux fois depuis qu’ils se connaissent, c’est impératif, sans colère, mais il veut être entendu. Il saisit son crayon :
— On ne les fabrique pas ! écrit-il. Nous, on les vend !
— Bah oui ! explose Albert, mais enfin, merde ! Quand on les aura vendus, il faudra bien les fabriquer quand même !
Édouard approche son visage très près de celui d’Albert ; il lui tient la tête entre les mains, comme s’il voulait l’embrasser sur la bouche. Il fait non, ses yeux rient, il reprend son crayon.
— On les vend seulement…!
Les choses les plus attendues arrivent souvent par surprise. C’est ce qui va se passer pour Albert. Édouard, fou de joie, répond soudain à la question lancinante que son camarade se pose depuis le premier jour. Il se met à rire ! Oui, à rire, pour la première fois.
Et c’est un rire presque normal, un rire de gorge, assez féminin, haut perché, un vrai rire avec des trémolos, des vibratos.
Albert en a le souffle coupé, la bouche entrouverte.
Il baisse les yeux sur la feuille de papier, vers les derniers mots d’Édouard :
— On les vend seulement ! On ne les fabrique pas ! On touche l’argent, c’est tout.
— Enfin…, demande Albert.
Il est très énervé parce que Édouard ne répond pas à sa question.
— Et après ? insiste-t-il. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Après ?
Le rire d’Édouard explose pour la deuxième fois. Beaucoup plus fort.
— On se barre avec la caisse !
21
Pas encore sept heures du matin et un froid de loup. Il ne gelait plus depuis la fin de janvier — par bonheur : il aurait fallu y aller à la pioche, rigoureusement interdit par le règlement —, mais soufflait un vent glacé, humide, incessant, c’était bien la peine d’en avoir terminé avec la guerre pour avoir des hivers pareils.
Henri ne voulait pas faire le pied de grue, il préférait rester dans la voiture. Ce n’était d’ailleurs pas vraiment mieux, dans cette automobile, vous étiez chauffé en haut ou en bas, jamais les deux. Et puis, de toute manière, Henri, en ce moment, tout l’agaçait, rien n’allait droit. Avec l’énergie qu’il mettait dans ses affaires, il aurait dû avoir droit à la paix, non ? Je t’en fiche, il fallait toujours qu’il y ait un obstacle, un impondérable, il devait être partout à la fois. C’est simple, il faisait tout lui-même. S’il n’était pas derrière Dupré en permanence…
Ce n’était pas tout à fait juste, évidemment, Henri en convenait, Dupré se démenait, il était travailleur et déployait beaucoup d’ardeur. Il faudrait calculer ce qu’il rapporte, ce gars-là, ça me calmerait, pensait Henri, mais voilà, il était en colère contre le monde entier.
C’était aussi l’effet de la fatigue, il avait fallu partir en pleine nuit et cette petite juive lui pompait une énergie… Pourtant, Dieu sait qu’il n’aimait pas les juifs — chez les Aulnay-Pradelle, on était antidreyfusard depuis le Moyen Âge —, mais leurs filles, vraiment, quelles divines salopes quand elles s’y mettaient !
Il resserra nerveusement son manteau et regarda Dupré frapper à la porte de la préfecture.
Le concierge achevait de se rhabiller. Dupré expliquait, désignait la voiture, le concierge se penchait, plaçait sa main en visière comme s’il y avait du soleil. Il était au courant. Pour aller du cimetière militaire à la préfecture, une information ne mettait pas tout à fait une heure. Les lumières des bureaux s’allumèrent une à une, la porte s’ouvrit de nouveau, Pradelle sortit enfin de l’Hispano, passa rapidement le porche, dépassa le concierge qui allait lui indiquer le chemin, brandit un bras péremptoire, je sais, je connais, c’est comme chez moi, ici.
Le préfet, lui, ne l’entendait pas de cette oreille. Gaston Plerzec. Quarante ans qu’il répondait à tout le monde que non, il n’était pas breton. Il n’avait pas dormi de la nuit. Dans ses pensées, au fil des heures, les cadavres de soldats s’étaient mélangés aux Chinois, les cercueils avançaient tout seuls, certains arboraient même un sourire sardonique. Il choisit une pose avantageuse qui lui semblait refléter l’importance de sa fonction : devant la cheminée, un bras sur le chambranle, l’autre dans la poche de sa veste d’intérieur, le menton haut, très important, le menton, quand on est préfet.
Pradelle s’en tamponnait, du préfet, du menton, de la cheminée, il entra sans remarquer la pose, sans même saluer, s’effondra dans le fauteuil réservé aux visiteurs et, d’emblée :
— Bon, c’est quoi, cette connerie ?
Plerzec fut fauché par la remarque.
Les deux hommes s’étaient rencontrés deux fois, pour la réunion technique au début du programme gouvernemental, puis lors de l’inauguration du chantier, discours du maire, recueillement… Henri avait piétiné sur place, comme s’il n’avait que ça à faire ! Le préfet savait — mais qui ne le savait pas ? — que M. d’Aulnay-Pradelle était le gendre de Marcel Péricourt, camarade de promotion et ami du ministre de l’Intérieur. Le président de la République lui-même était venu au mariage de sa fille. Plerzec n’osait imaginer l’entrelacs d’amitiés et de relations enveloppant toute cette histoire. Voilà ce qui l’avait empêché de dormir, la somme de gens importants qu’il devait y avoir derrière les emmerdements et la force de poussée qu’ils représentaient, sa carrière ressemblait à un fétu de paille menacé par une étincelle. Les cercueils provenant de toute la région avaient commencé à converger vers la future nécropole de Dampierre seulement quelques semaines plus tôt, mais, à voir la manière dont les inhumations étaient conduites sur le terrain, le préfet Plerzec s’était aussitôt inquiété. À l’apparition des premiers problèmes, il avait voulu se protéger, réflexe instinctif ; quelque chose maintenant lui susurrait qu’il avait peut-être cédé à un mouvement de panique.