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— Est-ce que tu te rends vraiment compte de ce que tu me proposes ? demanda Albert.

Il se planta devant son camarade.

— De commettre… un sacrilège ! Voler l’argent des monuments aux morts, c’est comme profaner un cimetière, c’est un… un outrage patriotique ! Parce que, même si le gouvernement y met un peu de sa poche, l’essentiel de l’argent, pour ce genre de monuments, il vient d’où ? Des familles des victimes ! Des veuves, des parents, des orphelins, des camarades de combat ! À côté de toi, Landru va passer pour un communiant. Tu auras tout le pays à tes trousses, tout le monde contre toi ! Et quand on te rattrapera, tu auras droit à un procès de pure forme parce que la guillotine sera montée à ton intention depuis le premier jour ! Alors, je sais que ta tête, tu es fâché avec. Sauf que la mienne me convient encore assez bien !

Il revint à son ouvrage en bougonnant, quel projet imbécile. Mais il se retourna, son torchon à la main. La figure du capitaine Pradelle, qui le hantait depuis qu’il s’était rendu chez M. Péricourt, venait de lui apparaître une nouvelle fois. Il comprit soudain que son cerveau nourrissait depuis longtemps d’intenses projets de vengeance.

Et que l’heure était venue.

Cette évidence lui sauta aux yeux.

— Je vais te dire, moi, ce qui serait moral, c’est de trouer la peau à cet enfoiré de capitaine Pradelle ! Voilà ce qu’on devrait faire ! Parce que cette vie, ce qu’on est aujourd’hui, tout ça, c’est arrivé à cause de lui !

Édouard n’eut pas l’air très convaincu par cette nouvelle approche. Il resta la main suspendue au-dessus de sa feuille, dubitatif.

— Bah oui ! renchérit Albert, on dirait que tu l’as oublié, Pradelle ! Mais lui n’est pas comme nous, il est rentré en héros, avec ses médailles, ses décorations, et il touche sa pension d’officier ! Je suis certain que la guerre lui a procuré bien des avantages…

Pouvait-il raisonnablement aller plus loin ? se demanda-t-il. Poser la question, c’était y répondre. Obtenir la peau de Pradelle lui semblait maintenant une telle évidence…

Il se lança :

— Avec ses médailles et ses mérites, moi, je l’imagine faire un beau mariage… Tu parles, un héros comme celui-là, on va se l’arracher ! À l’heure où nous, on crève à petit feu, lui, il doit se lancer dans les affaires… Tu trouves ça moral, toi ?

Étonnamment, Albert n’obtint pas d’Édouard l’adhésion à laquelle il s’attendait. Son camarade leva les sourcils, se pencha sur sa feuille.

— Tout ça, écrivit-il, c’est d’abord la faute à la guerre. Sans la guerre, pas de Pradelle.

Albert faillit s’étouffer. Il était déçu, certes, mais surtout, terriblement triste. Il fallait bien le reconnaître, ce pauvre Édouard n’avait plus les pieds sur terre…

Les deux hommes reprirent cette conversation à plusieurs occasions, elle les conduisait toujours au même constat. Albert, au nom de la morale, rêvait de vengeance.

— Tu en fais une affaire personnelle, écrivait Édouard.

— Eh bien, oui, ce qui m’arrive, je trouve ça assez personnel. Pas toi ?

Non, pas lui. La vengeance ne satisfaisait pas son idéal de justice. Tenir un homme pour responsable ne lui suffisait pas. Bien qu’on soit maintenant en paix, Édouard avait déclaré la guerre à la guerre et voulait le faire avec ses moyens, autrement dit : avec son style. La morale n’était pas son registre.

On le voit, chacun d’eux voulait poursuivre son roman qui n’était peut-être plus le même. Ils se demandaient s’ils n’allaient pas devoir écrire chacun le leur. Chacun à sa manière. Séparément.

Quand il constatait cela, Albert préférait penser à autre chose. Tiens, à la petite bonne de chez les Péricourt qui lui trottait encore dans la tête, mon Dieu comme elle avait une jolie petite langue, ou à ses souliers neufs qu’il n’oserait plus remettre. Il préparait le jus de légumes et de viande d’Édouard qui, tous les soirs, revenait sur son projet, c’était un gars sacrément entêté. Albert ne cédait rien. Puisque la morale n’avait pas eu gain de cause, il en appela à la raison :

— Pour conduire ton affaire, rends-toi compte, il faudrait créer une société, fournir des papiers, tu y as pensé ? On lancerait ton catalogue dans la nature, on n’irait pas loin, je peux te le dire, on aurait vite fait de nous rattraper. Et entre l’arrestation et l’exécution capitale, tu aurais à peine le temps de respirer !

Édouard ne semblait ébranlé par aucun argument.

— Il faudrait des locaux, tonnait Albert, des bureaux ! Et c’est toi qui vas recevoir la clientèle avec tes masques de nègre ?

Édouard, allongé sur son ottomane, continuait de feuilleter ses planches de monuments, ses sculptures. Des exercices de style. Réussir quelque chose de moche n’est pas donné à tout le monde.

— Et il faudrait aussi un téléphone ! Et du personnel pour répondre, écrire des courriers… Et un compte en banque, si tu veux toucher de l’argent…

Édouard ne pouvait s’empêcher de sourire en silence. Son camarade s’exprimait avec des frayeurs dans la voix, comme s’il s’agissait de démonter la tour Eiffel et de la reconstruire cent mètres plus loin. Épouvanté.

— Pour toi, ajouta Albert, tout est simple. Forcément, quand on ne sort pas de chez soi…!

Il se mordit les lèvres, trop tard.

C’était justice, bien sûr, mais Édouard en fut blessé. Mme Maillard disait souvent : « Il n’a pas un mauvais fond, mon Albert, il n’y a même pas plus gentil. Mais il n’est pas diplomate. C’est pour ça qu’il n’arrive à rien dans la vie. »

La seule chose qui aurait légèrement ébranlé le refus obstiné d’Albert, c’était l’argent. La fortune que promettait Édouard. C’est vrai qu’il allait s’en dépenser des sous. Le pays tout entier était saisi d’une fureur commémorative en faveur des morts, proportionnelle à sa répulsion vis-à-vis des survivants. L’argument financier portait parce que Albert tenait la bourse et voyait combien l’argent était dur à gagner et fondait vite ; il fallait tout compter, les cigarettes, les tickets de métro, la nourriture. Alors, ce que promettait Édouard avec gourmandise, les millions, les voitures, les grands hôtels…

Et les femmes…

Albert commençait à devenir nerveux sur ce sujet, on peut se débrouiller tout seul un moment, mais ça n’est pas de l’amour, on se languit, à la fin, de ne rencontrer personne.

Sa peur de se lancer dans une entreprise aussi folle était toutefois plus forte que son désir de femme, pourtant violent. Survivre à la guerre pour finir en prison, quelle femme méritait qu’on coure un tel risque ? Même s’il convenait, en regardant les filles des magazines, que beaucoup d’entre elles, justement, semblaient le mériter, ce risque.

— Réfléchis, dit-il un soir à Édouard, moi qui sursaute quand la porte claque, tu me vois me lancer dans une chose pareille ?

Au début, Édouard se taisait, poursuivait ses dessins, laissant le projet faire son chemin, mais il constatait que le temps n’arrangeait pas ses affaires. Au contraire, plus ils en parlaient, plus Albert trouvait de raisons de s’y opposer.

— Et puis, quand bien même on en vendrait, de tes monuments imaginaires, et que les municipalités payeraient des avances, on gagnerait quoi, deux cents francs un jour, deux cents francs le lendemain, tu parles d’un pactole ! Prendre autant de risques pour récolter trois francs six sous, merci bien ! Pour s’enfuir avec une fortune, il faudrait que tout arrive en même temps, c’est impossible, ça ne marche pas, ton affaire !