Albert avait raison. Les acheteurs finiraient bien, tôt ou tard, par se rendre compte qu’il y avait, derrière tout cela, une société fantôme, on devrait partir avec ce qu’on aurait, c’est-à-dire pas grand-chose. Et à force d’y penser, Édouard avait trouvé une parade. Parfaite à ses yeux.
Le 11 Novembre prochain, à Paris, la France…
Ce soir-là, Albert avait découvert des fruits dans un cageot, sur le trottoir, en revenant des Grands Boulevards ; il éliminait les parties abîmées et préparait un jus avec la pulpe ; le bouillon de viande tous les jours, c’était lassant à la fin, et il n’avait pas beaucoup d’imagination. Édouard, lui, avalait ce qu’on lui donnait, pour ça, il n’était pas difficile.
Albert s’essuya les mains à son tablier, se pencha sur la feuille — sa vue baissait depuis son retour de la guerre, il aurait eu les moyens, il aurait acheté des lunettes —, il dut se rapprocher :
Le 11 Novembre prochain, à Paris, la France érigera le tombeau d’un « soldat inconnu ». Participez, vous aussi, à cette célébration et transformez ce noble geste en une immense communion nationale, par l’érection, le même jour, d’un monument dans votre propre ville !
Toutes les commandes pourraient arriver avant la fin de l’année…, en conclut Édouard.
Albert hocha la tête d’un air navré. Tu es complètement dingue. Et il retourna à son jus de fruits.
Au cours de leurs interminables discussions sur le sujet, Édouard fit valoir à Albert qu’avec le produit de ces ventes, tous deux pourraient partir aux colonies. Investir dans des affaires prometteuses. Se mettre pour toujours à l’abri du besoin. Il lui montra des images découpées dans des revues ou des cartes postales rapportées par Louise, des vues de la Cochinchine, des exploitations forestières avec, devant les billes de bois que soulevaient des indigènes, des colons casqués, conquérants, repus comme des moines, au sourire suffisant. Des voitures européennes avec des femmes dont les foulards blancs volaient au vent traversaient des vallées ensoleillées en Guinée. Et les fleuves du Cameroun, et les jardins du Tonkin où des plantes grasses débordaient de coupes en céramique, et les Messageries fluviales de Saigon où resplendissaient les enseignes des colons français, et le splendide palais du gouverneur, le square du Théâtre photographié au crépuscule avec des hommes en smoking, des femmes en longue robe de soir, leur fume-cigarette, les cocktails frais, on croyait entendre la musique de l’orchestre, là-bas la vie semblait facile, faciles les affaires, les fortunes vite construites, la dolence des climats tropicaux. Albert faisait semblant de n’y prêter qu’un intérêt touristique, mais il restait un peu plus longtemps que nécessaire sur les photographies du marché de Conakry où de grandes jeunes femmes noires, les seins nus, sculpturales, déambulaient avec une nonchalance d’une sensualité folle, il s’essuyait de nouveau les mains à son tablier et retournait à sa cuisine.
Il s’arrêta soudain.
— Et puis, pour imprimer ton catalogue, et pour l’envoyer dans des centaines de villes et de villages, qu’est-ce que tu as comme argent, dis-moi…?
À de nombreuses questions, Édouard avait trouvé la parade, à celle-ci, jamais.
Pour enfoncer le clou, Albert alla chercher son porte-monnaie, étala ses sous sur la toile cirée et les compta.
— Moi, je peux t’avancer onze francs soixante-treize. Toi, tu as combien ?
C’était lâche, cruel, inutile, blessant, Édouard ne possédait rien. Albert ne profita pas de l’avantage, il rangea sa monnaie et retourna au frichti. Ils ne s’adressèrent plus la parole de la soirée.
Arriva le jour où Édouard fut à bout d’arguments sans avoir convaincu son camarade.
C’était non. Albert n’y reviendrait pas.
Le temps avait passé, le catalogue, presque achevé, ne demandait plus que quelques ajustements pour être imprimé et envoyé dans la nature. Mais tout le reste était à faire, l’organisation, un énorme travail, et pas un sou devant soi…
Ce qui restait à Édouard de tout ça : une série de dessins inutiles. Il s’effondra. Cette fois, pas de larmes, de mauvaise humeur ou de mauvaise tête, il se sentait insulté. Il se faisait recaler par un petit comptable au nom du sacro-saint réalisme. L’éternelle lutte entre les artistes et les bourgeois se répétait là ; c’était, sur des critères à peine différents, la guerre qu’il avait perdue face à son père. Un artiste est un rêveur, donc un inutile. Édouard croyait entendre ces phrases derrière celles d’Albert. Devant l’un comme devant l’autre, il se sentait rabaissé au rang d’assisté, un être futile qui se consacre à des activités vaines. Il s’était montré patient, pédagogue, convaincant mais il avait échoué ; ce qui le séparait d’Albert, ce n’était pas un désaccord, c’était une culture ; il le trouvait petit, mesquin, sans envergure, sans ambition, sans folie.
Albert Maillard n’était qu’une variante de Marcel Péricourt. C’était le même, moins l’argent. Ces deux hommes remplis de certitudes balayaient ce qu’Édouard avait de plus vivant, ils le tuaient.
Édouard hurla, Albert résista. Ils se disputèrent.
Édouard tapa du poing sur la table en fusillant Albert du regard et en poussant des rugissements rauques et menaçants.
Albert beugla qu’il avait fait la guerre, qu’il ne ferait pas la prison.
Édouard renversa l’ottomane qui ne survécut pas à l’agression. Albert se précipita, il y tenait à ce meuble, la seule chose un peu chic dans ce décor ! Édouard poussait des cris rageurs, d’une puissance inouïe, avec des torrents de salive qui giclaient de sa gorge ouverte, tout cela montait du ventre, comme d’un volcan en éruption.
Albert ramassa les morceaux d’ottomane en disant qu’Édouard pouvait bien casser toute la maison, que ça ne changerait rien, qu’aucun d’eux n’était fait pour ce genre d’affaires.
Édouard continua de hurler en boitant à grands pas dans la pièce, explosa une vitre avec son coude, menaça de jeter au sol le peu de vaisselle dont ils disposaient, Albert lui sauta dessus, le saisit à la taille, ils tombèrent et roulèrent au sol.
Ils avaient commencé à se haïr.
Albert, hors de lui, frappa violemment à la tempe Édouard qui, d’une ruade dans la poitrine, l’éjecta contre le mur où il faillit s’assommer. Ils furent debout face à face au même instant, Édouard gifla Albert qui lui répondit par un coup de poing. En pleine figure.
Or Édouard était face à lui.
Le poing fermé d’Albert s’enfonça dans la béance de son visage.
Quasiment jusqu’au poignet.
Et s’y figea.
Albert, épouvanté, regarda son poing englouti dans le visage de son camarade. Comme s’il avait traversé sa tête de part en part. Et, au-dessus de son poignet, le regard stupéfait d’Édouard.
Les deux hommes restèrent ainsi quelques secondes, paralysés.
Ils entendirent un cri, tous deux se tournèrent vers la porte. Louise, la main sur la bouche, les regardait, en larmes ; elle sortit en courant.
Ils s’étaient dégagés l’un de l’autre, ne sachant quoi dire. Ils s’ébrouèrent maladroitement. Il y eut un long moment de gêne coupable.
Ils comprirent que c’en était fini de tout.
Leur histoire commune ne pourrait jamais dépasser ce poing logé dans ce visage, comme s’il venait de le crever. Ce geste, cette sensation, cette monstrueuse intimité, tout était exorbitant, vertigineux.