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Ils n’avaient pas la même colère l’un et l’autre.

Ou elle ne s’exprimait pas de la même manière.

Édouard fit son bagage le lendemain matin. C’était son havresac. Il ne prit que ses vêtements, n’emporta rien d’autre. Albert partit à son travail sans avoir trouvé un mot à dire. Sa dernière image d’Édouard fut son dos, alors qu’il rangeait son sac, très lentement, comme quelqu’un qui ne se décide pas à s’en aller.

Toute la journée, sa réclame sur le dos, Albert arpenta le boulevard en roulant des pensées tristes.

Le soir, juste un mot : « Merci pour tout. »

L’appartement lui sembla vide, comme sa vie au départ de Cécile. Il savait qu’on se remet de tout, mais depuis qu’il avait gagné la guerre, il avait l’impression de la perdre un peu plus chaque jour.

23

Labourdin posa ses mains à plat sur le bureau, avec le même air satisfait qu’à table, à l’arrivée de l’omelette norvégienne. Mlle Raymond n’avait rien d’une crème glacée. Pour autant, la ressemblance avec la meringue dorée n’était pas totalement dénuée de sens. C’était une fausse blonde tournant au roux, avec un teint très pâle et une tête un peu pointue. Quand elle entrait et voyait son patron dans cette position, Mlle Raymond adoptait une moue dégoûtée et fataliste. Parce que, dès qu’elle était devant lui, il glissait la main droite sous sa jupe, geste d’une incroyable rapidité chez un homme de sa corpulence et d’une habileté qu’on ne lui connaissait dans aucun autre domaine. Elle effectuait alors un rapide mouvement de hanches, mais Labourdin, dans ce registre, était doté d’une intuition qui frisait la divination. Quelle que soit l’esquive, il parvenait toujours à ses fins. Elle en avait pris son parti, se tortillait rapidement, déposait le parapheur et se contentait, en sortant, de pousser un soupir de lassitude. Les obstacles dérisoires, pathétiques, qu’elle tentait d’opposer à cette pratique (des robes ou des jupes de plus en plus serrées), décuplaient le plaisir de Labourdin. Si elle se montrait une secrétaire assez médiocre en sténographie et en orthographe, sa patience rachetait largement ses défauts.

Labourdin ouvrit le dossier, fit claquer sa langue : M. Péricourt allait être content.

C’était un beau règlement mettant « au concours entre des artistes de nationalité française le projet d’édification d’un monument aux morts de la guerre 1914–1918 ».

Dans ce long document, Labourdin n’avait rédigé lui-même qu’une seule phrase. La deuxième de l’article 1. Il avait tenu à le faire lui-même, sans l’aide de personne. Chaque mot, parfaitement pesé, était de sa main, ainsi que chaque majuscule. Il en était si fier qu’il exigea que cette phrase soit écrite en caractères gras : « Ce Monument devra exprimer le Souvenir douloureux et glorieux de nos Morts Victorieux. » Parfaitement cadencée. Nouveau claquement de langue. Il s’admira encore puis parcourut rapidement le reste du texte.

On avait trouvé un bel emplacement, autrefois occupé par le garage municipal : quarante mètres de façade, trente de profondeur, la possibilité d’aménager un jardin tout autour. Le règlement précisait que les dimensions du monument devraient « être en harmonie avec l’emplacement choisi ». Pour inscrire tous ces noms, il fallait de la place. L’opération était quasiment bouclée : un jury de quatorze personnes comprenant élus, artistes locaux, militaires, représentants des anciens combattants, des familles, etc., tout cela trié sur le volet parmi les gens qui devaient quelque chose à Labourdin ou attendaient de lui une faveur (il présidait le comité, avec voix décisionnaire). Cette initiative hautement artistique et patriotique apparaîtrait en tête des réalisations dans le compte rendu de son mandat. Réélection quasiment assurée. Le calendrier était arrêté, le concours allait être lancé, les travaux d’aplanissement débutaient. L’annonce serait publiée dans les principaux journaux de Paris et de province, une belle affaire, vraiment, et bien menée…

Ne manquait rien.

Juste un blanc à l’article 4 : « La somme à dépenser pour le monument est de… »

Cela plongea M. Péricourt dans une intense réflexion. Il voulait quelque chose de beau, mais pas de grandiose, et, selon les informations qu’on lui avait transmises, pour un monument de ce genre, les prix allaient de soixante à cent vingt mille francs, certains artistes réputés vous demandaient même des cent cinquante, cent quatre-vingt mille francs, avec un éventail pareil, où fixer la barre ? Il ne s’agissait pas d’une affaire d’argent, mais de juste mesure. Réfléchir. Son regard se porta vers son fils. Un mois plus tôt, Madeleine avait déposé sur sa cheminée une photographie d’Édouard encadrée à son intention. Elle en possédait d’autres, elle avait choisi celle-ci, qui lui avait semblé « moyenne », ni trop sage, ni trop provocante. Acceptable. Ce qui se passait dans la vie de son père la bouleversait, et comme elle s’inquiétait des proportions que cela prenait, elle agissait avec doigté, par petites touches, un jour le carnet de croquis, un autre une photographie.

M. Péricourt avait attendu deux jours avant de rapprocher la photographie, de la poser sur le coin de son bureau. Il ne voulut pas demander à Madeleine de quand elle datait, ni à quel endroit elle avait été prise, un père était censé savoir ces choses-là. Selon lui, Édouard avait quatorze ans, ça devait donc remonter à 1906. Il posait devant une balustrade en bois. On ne voyait pas l’arrière-plan, le cliché semblait pris à la terrasse d’un chalet, on l’envoyait au ski chaque hiver. M. Péricourt ne se souvenait pas précisément de l’endroit, sauf que c’était toujours la même station, dans les Alpes du Nord, peut-être, ou du Sud. Dans les Alpes, en tout cas. Son fils posait en pull-over et clignait des yeux à cause du soleil, tout sourire, comme si quelqu’un grimaçait derrière l’opérateur. Cela amusa à son tour M. Péricourt, c’était un bel enfant, espiègle. De sourire ainsi ce jour-là, tant d’années après, lui rappela que son fils et lui n’avaient jamais ri ensemble. Cela lui brisa le cœur. Il eut alors l’idée de retourner le cadre.

En bas, Madeleine avait écrit : « 1903, les Buttes-Chaumont. »

M. Péricourt dévissa son stylo et inscrivit : deux cent mille francs.

24

Comme personne ne savait à quoi pouvait ressembler Joseph Merlin, les quatre hommes chargés de l’accueillir imaginèrent d’abord de faire passer, à l’arrivée du train, une annonce par le chef de gare, puis de tenir une pancarte à son nom… Mais aucune de ces solutions ne leur sembla compatible avec la dignité et la retenue qui conviennent à l’accueil d’un envoyé du ministère.

Ils choisirent donc de rester groupés sur le quai, près de la sortie, et de guetter, parce que, en réalité, il n’y avait pas tant de monde que cela qui descendait à Chazières-Malmont, une trentaine de personnes en général, un fonctionnaire parisien, ça se verrait tout de suite.

Or ça ne se vit pas.

D’abord, il n’y avait pas trente personnes à descendre du train mais moins de dix et, parmi elles, aucun envoyé ministériel. Lorsque le dernier voyageur passa la porte et que la gare fut vide, ils se regardèrent ; l’adjudant Tournier claqua les talons, Paul Chabord, l’officier d’état civil à la mairie de Chazières-Malmont, se moucha bruyamment, Roland Schneider, de l’Union nationale des combattants, qui représentait les familles des disparus, prit une longue respiration censée exprimer à quel point il prenait sur lui pour ne pas exploser. Et tout le monde sortit.