Dupré, lui, se contenta d’enregistrer l’information ; il avait perdu plus de temps à préparer cette visite qui finalement n’aurait pas lieu qu’à organiser le travail des six autres chantiers de l’entreprise vers lesquels il devait courir en permanence, de quoi vous décourager. Une fois dehors, tous quatre se dirigèrent vers la voiture.
Leur état d’esprit était assez partagé. En constatant l’absence de l’envoyé du ministère, ils ressentaient tous de la déception… et du soulagement. On ne craignait rien, bien sûr, on avait préparé la visite avec soin, mais une inspection est toujours une inspection, ces choses-là tournent comme le vent, on connaissait des exemples.
Depuis l’histoire du cimetière de Dampierre, avec les Chinois, Henri d’Aulnay-Pradelle était sur les dents. Pas à prendre avec des pincettes. Dupré l’avait sur le dos en permanence avec des consignes sans cesse contradictoires. Il fallait aller plus vite, employer moins de personnel, toujours contourner les règles à condition que ça ne se voie pas. Depuis son embauche, il promettait à Dupré une augmentation de salaire qui n’arrivait jamais. Mais : « Je compte sur vous, Dupré, hein ? »
— Quand même, se plaignit Paul Chabord, le ministère aurait pu se fendre d’un télégramme !
Il hocha la tête : pour qui les prenait-on, des hommes qui se dévouaient pour la République, on prévient au moins, etc.
Ils sortirent de la gare. Alors qu’ils s’apprêtaient à monter en voiture, une voix caverneuse et enrouée les fit se retourner :
— Vous êtes du cimetière ?
C’était un homme assez vieux avec une tête très petite et un grand corps qui avait l’air vide, comme une carcasse de volaille après le repas. Des membres trop longs, un visage rougeaud, un front étroit, des cheveux courts plantés très bas, presque à se confondre avec les sourcils. Et un regard douloureux. Ajoutez à cela qu’il était habillé comme l’as de pique, une redingote épuisée à la mode d’avant-guerre, ouverte, malgré le froid, sur un veston de velours marron taché d’encre et auquel il manquait un bouton sur deux. Un pantalon gris sans forme et surtout, surtout, une paire de godasses colossales, exorbitantes, des grolles quasiment bibliques.
Les quatre hommes en restèrent muets.
Lucien Dupré fut le premier à réagir. Il s’avança d’un pas, tendit la main, demanda :
— Monsieur Merlin ?
L’envoyé du ministère produisit un petit bruit de langue contre ses gencives, comme on fait pour retirer un morceau d’aliment, tsitt. On mit pas mal de temps à comprendre qu’il s’agissait, en fait, d’un mouvement de son dentier, une habitude assez agaçante ; il le fit pendant tout le trajet en voiture, on avait envie de lui trouver un cure-dents. Ses vêtements usagés, ses énormes chaussures sales, toute sa physionomie le laissaient présager, on en eut confirmation dès le départ de la gare : cet homme-là, en plus, ne sentait pas bon.
Sur la route, Roland Schneider trouva opportun de se lancer dans un vaste commentaire stratégico-géographico-militaire sur la région traversée. Joseph Merlin, qui ne semblait même pas l’entendre, l’interrompit au beau milieu d’une phrase pour demander :
— À midi… on peut avoir du poulet ?
Il avait une voix assez désagréable, nasillarde.
En 1916, au début de la bataille de Verdun — dix mois de combats, trois cent mille morts —, les terrains de Chazières-Malmont, pas loin des lignes de front, encore accessibles par la route et assez proches de l’hôpital, grand pourvoyeur de cadavres, s’étaient révélés, pendant un moment, un lieu pratique pour enterrer les soldats. La fluctuation des positions militaires et les aléas stratégiques bousculèrent à plusieurs reprises certaines parties de ce vaste quadrilatère dans lequel se trouvaient à présent ensevelis plus de deux mille corps, personne n’en connaissait réellement le nombre, on parlait même de cinq mille, ce n’était pas impossible, cette guerre avait fait exploser tous les records. Ces cimetières provisoires avaient donné lieu à l’établissement de registres, de plans, de relevés, mais quand vous tombent dessus quinze ou vingt millions d’obus en dix mois — certains jours, un obus toutes les trois secondes — et qu’il faut enterrer deux cents fois plus d’hommes que prévu dans des conditions dantesques, les registres, les plans et les documents deviennent d’une valeur assez relative.
L’État avait décidé de créer une immense nécropole à Darmeville, que devaient alimenter les cimetières des alentours, et notamment celui de Chazières-Malmont. Comme on ne savait pas combien il y avait de corps à exhumer, à transporter et à inhumer de nouveau dans la nécropole, il était difficile d’établir un forfait. Le gouvernement payait à l’unité.
C’était un marché de gré à gré, sans mise en concurrence, que Pradelle avait remporté. Il avait calculé que si l’on trouvait deux mille corps, il pouvait refaire, à la Sallevière, la moitié de la charpente des écuries.
Avec trois mille cinq cents, la charpente entière.
Au-delà de quatre mille, il ajoutait la réfection du colombier.
Dupré avait amené à Chazières-Malmont une vingtaine de Sénégalais et, pour complaire aux autorités, le capitaine Pradelle (Dupré continuait de l’appeler ainsi, l’habitude) avait accepté d’embaucher sur place une poignée d’ouvriers de complément.
Le chantier avait démarré par l’exhumation des corps réclamés par les proches et qu’on était certain de pouvoir retrouver.
Des familles entières avaient débarqué à Chazières-Malmont, un défilé incessant de larmes et de gémissements, d’enfants hagards, de vieux parents tassés marchant en équilibre sur les planches alignées afin de ne pas patauger dans la boue ; comme un fait exprès, à cette période de l’année, il avait plu tout le temps. L’avantage, c’est que, sous une pluie battante, les exhumations avaient été rapides, personne n’insistait vraiment. Par décence, on avait chargé de ce travail des ouvriers français, des Sénégalais pour déterrer des soldats, allez savoir pourquoi, ça avait choqué certaines familles : considérait-on l’exhumation de leurs fils comme une tâche subalterne qu’on la confie ainsi à des nègres ? En arrivant dans le cimetière, lorsqu’ils apercevaient, au loin, ces grands Noirs trempés de pluie en train de pelleter ou de transporter des caisses, les enfants ne les quittaient plus du regard.
Ce défilé des familles prit un temps fou.
Le capitaine Pradelle demandait tous les jours au téléphone :
— Bon, Dupré, c’est bientôt fini ces conneries ? On commence quand ?
Le plus gros du travail avait ensuite débuté avec l’exhumation des corps de tous les autres soldats destinés à la nécropole militaire de Dampierre.
La tâche n’était pas simple. Il y avait les corps dûment répertoriés, qui ne posaient pas de problème parce que la croix qui portait leur nom était encore en place, et aussi une quantité d’autres à identifier.
Nombre de soldats avaient été enterrés avec leur demi-plaque d’identification, mais pas tous, loin de là ; parfois, c’était une véritable enquête qu’il fallait mener à partir des objets découverts sur eux ou dans leurs poches ; on devait mettre les corps de côté, les lister en attendant le résultat des recherches, on trouvait de tout et parfois si peu de chose lorsque la terre avait été par trop retournée… On inscrivait alors « soldat non identifié ».
Le chantier était bien avancé. On avait déjà exhumé pas loin de quatre cents cadavres. Les cercueils arrivaient par camions entiers, une équipe de quatre hommes était chargée de les assembler, de les clouer, une autre les apportait près des fosses et les évacuait ensuite vers les fourgons qui les transportaient jusqu’à la nécropole de Darmeville où des hommes de Pradelle et Cie, là encore, procédaient aux inhumations. Deux d’entre eux s’occupaient des répertoires, des inscriptions, des relevés.