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Puis il revint vers les stocks.

On le vit de loin s’approcher, partir, revenir, se gratter la tête, tourner ses regards en tous sens comme s’il cherchait la clé d’un problème d’arithmétique ; ça tapait sur les nerfs, cette attitude menaçante, ce type qui ne disait pas un mot.

Puis enfin, il le dit, ce mot :

— Dupré !

Chacun sentit que l’heure de vérité n’allait pas tarder à sonner. Dupré ferma les yeux. Le capitaine Pradelle lui avait spécifié : « Il regarde le travail, il inspecte, il fait des remarques, on s’en fout, d’accord ? Les stocks, en revanche, vous me les mettez à l’abri… Je compte sur vous, hein, Dupré ? »

C’est ce qu’avait fait Dupré : les stocks avaient migré vers l’entrepôt municipal, deux jours de travail, sauf que l’envoyé du ministère, s’il ne payait pas de mine, savait compter, recompter, recouper les informations, et ça n’avait pas traîné.

— Il me manque des cercueils, dit Merlin. Il m’en manque même beaucoup et j’aimerais bien savoir où vous les avez foutus.

Tout ça à cause de cette andouille de clébard qui venait bouffer là de temps en temps et il avait fallu que ce soit ce jour-là. Jusqu’alors on lui avait jeté des pierres, on aurait dû l’abattre ; être humain, voyez où ça vous mène.

En fin de journée, à l’heure où le chantier, déjà très silencieux, tendu, se vida de son personnel, Merlin, revenu de l’entrepôt municipal, expliqua simplement qu’il avait encore à faire, qu’il dormirait dans la baraque de l’état civil, que ça n’avait pas d’importance. Et il repartit vers les allées de son grand pas de vieillard décidé.

Dupré, avant de courir téléphoner au capitaine Pradelle, se retourna une dernière fois.

Là-bas, au loin, registre à la main, Merlin venait de s’arrêter devant un emplacement au nord du cimetière. Il retira enfin sa veste, referma le registre, le serra dans son veston posé au sol et empoigna une pelle qui, sous le coup de son énorme chaussure boueuse, s’enfonça dans le sol jusqu’à la garde.

25

Où était-il allé ? Avait-il encore des relations qu’il n’avait jamais évoquées et chez qui se réfugier ? Et sans sa morphine, qu’allait-il devenir ? Saurait-il en trouver ? Peut-être s’était-il enfin résolu à rentrer dans sa famille, solution la plus raisonnable… Sauf qu’Édouard n’avait rien de raisonnable. D’ailleurs, comment était-il avant-guerre ? s’interrogeait Albert. Quel genre d’homme était-il ? Et pourquoi, lui, Albert, n’avait-il pas posé davantage de questions à M. Péricourt, pendant ce fameux repas, parce qu’il avait bien le droit lui aussi d’en poser, des questions, de s’enquérir de ce qu’avait été son compagnon d’armes avant qu’il le connaisse ?

Mais, avant tout, où était-il allé ?

Voilà ce qui, du matin au soir, occupait les pensées d’Albert depuis le départ d’Édouard, quatre jours plus tôt. Il remuait des images de leur vie, ressassait comme un vieux.

Édouard ne lui manquait pas à proprement parler. Sa disparition avait même provoqué un brusque soulagement, le faisceau d’obligations auxquelles la présence de son camarade le contraignait s’étant soudainement démêlé, il avait respiré, s’était senti libéré. Seulement, il n’était pas tranquille. Ça n’est quand même pas mon môme ! pensait-il, quoique, si on considérait sa dépendance, son immaturité, ses entêtements, tout poussât à la comparaison. Quelle idée idiote l’avait donc saisi avec cette histoire de monuments aux morts ! Albert y voyait de la morbidité. Passe encore que l’idée lui soit venue, à la limite, on pouvait le comprendre, il avait des envies de revanche, comme tout le monde. Mais qu’il soit resté aussi insensible aux arguments, pourtant rationnels, d’Albert, relevait du mystère. Qu’il ne comprenne pas la différence entre un projet et un rêve ! Ce garçon, au fond, n’avait pas les pieds sur terre, quelque chose qu’on devait voir souvent chez les riches, comme si la réalité ne les concernait pas.

Il régnait sur Paris un froid humide et pénétrant. Albert avait réclamé que l’on change ses planches de réclame qui gonflaient et devenaient terriblement lourdes en fin de journée, mais pas moyen d’obtenir quoi que ce soit.

Près du métro, le matin, on prenait ses panneaux en bois, on en changeait à l’heure du casse-croûte. Les employés, pour la plupart des démobilisés n’ayant pas encore retrouvé un emploi normal, étaient une dizaine sur le même arrondissement, plus un inspecteur, un pervers toujours planqué quelque part juste au moment où vous vous posiez pour vous masser les épaules, qui surgissait et menaçait de vous foutre à la porte si vous ne repreniez pas immédiatement votre déambulation.

C’était un mardi, le jour du boulevard Haussmann, entre La Fayette et Saint-Augustin (d’un côté : Raviba — Pour teindre et raviver les bas, de l’autre : Lip… Lip… Lip… Hourra — La montre de la victoire). La pluie, qui s’était arrêtée dans la nuit, se remit à tomber vers dix heures du matin, Albert venait d’arriver à l’angle de la rue Pasquier. Même une pause pour chercher sa casquette dans sa poche était interdite, il fallait marcher.

— C’est ça, le boulot, marcher, disait l’inspecteur. T’as été fantaboche, non ? Eh ben, là, c’est pareil !

Mais la pluie était drue, froide, tant pis Albert jeta un œil à droite, à gauche, puis se recula contre le mur d’un immeuble, plia les genoux, les panneaux se posèrent au sol ; il se baissait et s’apprêtait à passer sous les lanières de cuir lorsque l’édifice s’abattit. Il reçut la façade entière en pleine tête.

Le choc fut si violent que sa tête partit en arrière, emmenant le reste du corps. L’arrière de son crâne s’écrasa contre le mur en pierre, les panneaux s’écroulèrent, les courroies se vrillèrent, Albert en fut étranglé. Il se débattit comme un homme qui se noie, le souffle coupé, les panneaux, déjà lourds, lui étaient tombés dessus en accordéon, impossible de remuer ; quand il essaya de se relever, les lanières se serrèrent autour de son cou.

Alors l’idée surgit, stupéfiante : c’était la même scène que dans son trou d’obus. Empêtré, étouffé, immobilisé, asphyxié, il était dit qu’il mourrait ainsi.

Il fut saisi de panique, ses gestes se firent désordonnés, il voulut hurler, n’y parvint pas, tout allait vite, très vite, beaucoup trop ; il sentit qu’on lui agrippait les chevilles, qu’on le tirait de sous les décombres, les lanières accrurent leur étreinte autour de son cou ; il tenta de glisser ses doigts dessous pour trouver de l’air, un coup très violent fut frappé sur l’un des panneaux de bois, le coup résonna dans son crâne et soudain apparut la lumière, les lanières se défirent, Albert aspira l’air avec avidité, trop d’air, il se mit à tousser, faillit vomir. Il chercha à se protéger, mais de quoi ? à se débattre, on aurait dit un chat aveugle et menacé ; il comprit enfin, en ouvrant les yeux : l’immeuble qui venait de s’écrouler prit forme humaine, celle d’un visage furieux penché sur lui, les yeux exorbités.

Antonapoulos criait :

— Salaud !

Sa figure mafflue, ses grosses bajoues tombantes étaient enflammées par la fureur, son regard semblait vouloir transpercer la tête d’Albert de part en part. Le Grec, qui venait de l’assommer, se tortilla, s’élança et s’assit brutalement sur les vestiges des panneaux, son immense cul broyant la planche sous laquelle se trouvait la poitrine d’Albert qu’il attrapa par les cheveux. Bien calé sur sa proie, il se mit alors à lui marteler la tête à coups de poing.