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Le premier fit éclater l’arcade sourcilière, le deuxième fendit les lèvres, Albert eut aussitôt le goût du sang dans la bouche, impossible de remuer, étouffé sous le Grec qui continuait de hurler, de scander chaque mot d’un coup au visage. Un, deux, trois, quatre, Albert, en apnée, entendait des cris, il tâcha de se détourner, sa tête explosa sous un choc à la tempe, il s’évanouit.

De bruits, des voix, ça s’agitait tout autour…

Des passants étaient intervenus, parvenant à repousser le Grec vociférant, à le rouler sur le flanc — ils s’y étaient mis à trois —, et enfin à dégager Albert, à l’étendre sur le trottoir. Quelqu’un parla tout de suite d’appeler la police, le Grec se cabra, il ne voulait pas de la police, ce qu’il voulait, à n’en pas douter, c’était la peau de cet homme inconscient qui gisait dans une mare de sang et qu’il désignait du poing en criant « Salaud ! ». Il y eut des appels au calme, les femmes reculaient en fixant l’homme en sang, allongé, évanoui. Deux hommes, des héros de trottoir, maintenaient le Grec sur le dos comme une tortue empêchée de se retourner. On criait des instructions, personne ne savait qui faisait quoi, on passait déjà aux commentaires. Quelqu’un dit que c’était une histoire de femme, vous croyez ? Tenez-le ! Vous êtes bon, vous, tenez-le, venez m’aider plutôt ! C’est qu’il était puissant, ce con de Grec, quand il tentait de se retourner, un vrai cachalot, mais il était trop volumineux pour devenir réellement dangereux. Quand même, disait l’un, il faudrait bien que la police arrive !

— Police, non police ! hurlait le Grec en gesticulant.

Le mot « police » décupla sa colère et sa hargne. D’un bras, il envoya sur le dos un des bénévoles ; les femmes, toutes ensemble, poussèrent un cri, ravies, elles firent tout de même un pas en arrière. Insensibles à l’issue de la dispute, des voix plus loin questionnaient : Un Turc ? — Mais non, c’est du roumain ! — Ah non ! répliquait un homme très informé, le roumain, c’est comme le français, non, ça, c’est du turc. — Ah ! exultait le premier, du turc, c’est ce que je disais ! Sur quoi la police arriva enfin, deux agents, qu’est-ce qui se passe ici, question idiote puisqu’on voyait clairement qu’il y avait un homme qu’on essayait d’empêcher d’en achever un autre, évanoui à quatre mètres de là. Bien, bien, bien, dit la police, on va voir ça. En fait, on ne vit rien du tout parce que les événements se précipitèrent. Les passants qui, jusqu’alors, avaient retenu le Grec, se relâchèrent en voyant arriver les uniformes. Il ne lui en fallut pas davantage pour rouler sur le ventre, s’agenouiller, se relever, là, personne n’aurait pu l’arrêter, c’était comme un train prenant de la vitesse, vous pouviez être broyé, personne ne s’y risqua, surtout pas la police. Le Grec fondit sur Albert dont l’inconscient dut percevoir le retour du danger. Au moment où Antonapoulos arrivait sur lui, Albert — en fait, ce n’était que son corps, il avait encore les yeux fermés et dodelinait de la tête comme un somnambule —, Albert, donc, roula à son tour sur le ventre, se mit debout lui aussi, commença à courir et s’éloigna en zigzaguant sur le trottoir, poursuivi par le Grec.

Tout le monde fut déçu.

On avait une relance de l’action et voilà que les protagonistes disparaissaient. On était frustré d’une arrestation, d’un interrogatoire, car enfin, on avait participé, on avait le droit de connaître le fin mot de l’histoire, non ? Seuls les policiers ne furent pas déçus, ils levèrent un bras désarmé et fataliste, advienne que pourra, espérant que les deux hommes continueraient de courir l’un après l’autre assez longtemps, puisque juste après la rue Pasquier ce n’était plus leur secteur.

La course-poursuite avorta d’ailleurs assez vite. Albert passa sa manche sur son visage pour y voir plus clair, il courait comme quelqu’un qui a la mort aux trousses, infiniment plus rapide que le Grec bien trop lourd, il y eut bientôt entre eux deux rues, puis trois, puis quatre, Albert prit à droite, puis à gauche, et à moins de tourner en rond et de retomber sur Antonapoulos, il en était quitte pour la peur, si on ne comptait ni les deux dents cassées, ni l’arcade ouverte, ni les hématomes, ni la terreur, ni les douleurs aux côtes, etc.

Cet homme sanguinolent et titubant n’allait pas tarder à attirer de nouveau la police. Déjà les passants s’écartaient l’air inquiet. Albert, qui comprenait qu’il avait réussi à mettre de la distance entre son agresseur et lui, se rendant compte de l’effet déplorable qu’il produisait, s’arrêta à la fontaine de la rue Scribe et se passa de l’eau sur le visage. C’est à ce moment-là que les coups commencèrent à lui faire mal. Surtout l’arcade ouverte. Il n’y avait pas moyen d’arrêter le sang de couler, même avec la manche serrée sur son front, il en avait partout.

Une jeune femme en chapeau et toilette était assise, seule, pressant son sac à main contre elle. Elle détourna le regard dès qu’Albert entra dans la salle d’attente et ce n’était pas facile de n’être pas vue parce qu’il n’y avait qu’eux et les deux chaises face à face. Elle se tortilla, regarda par la fenêtre par laquelle on ne voyait rien et toussa pour mettre la main devant son visage, plus inquiète d’être remarquée que de regarder cet homme dont l’hémorragie ne s’arrêtait pas — il était déjà couvert de sang des pieds à la tête — et dont la tête disait assez qu’il venait de passer un sale quart d’heure. Il s’en passa un second avant qu’à l’autre bout de l’appartement on entende quelques pas, une voix, et qu’apparaisse enfin le docteur Martineau.

La jeune femme se leva, s’arrêta aussitôt. En voyant l’état d’Albert, le docteur lui fit signe. Albert s’avança, la jeune femme revint à sa chaise, sans un mot, et se rassit, comme punie.

Le médecin ne demanda rien, tâta, pressa ici et là, posa sobrement un diagnostic : « Vous vous êtes bien fait casser la gueule… », tamponna les trous des gencives, recommanda de consulter un dentiste et recousit la plaie à l’arcade.

— Dix francs.

Albert retourna ses poches, se mit à quatre pattes pour récupérer les quelques pièces qui avaient roulé sous le siège, le médecin rafla le tout, il n’y avait pas dix francs, loin de là, il leva les épaules, résigné, et dirigea Albert vers la sortie sans un mot.

La panique saisit Albert aussitôt. Il se retint à la poignée de la porte cochère, le monde se mit à tourner autour de lui, le cœur cognait, envie de vomir et l’impression de fondre sur place ou de s’enfoncer dans la terre, comme dans des sables mouvants. Un vertige effroyable. Il avait les yeux écarquillés, se tenait la poitrine, on aurait dit un homme terrassé par une attaque cardiaque. La concierge arriva aussitôt.

— Vous allez pas vomir sur mon trottoir, au moins ?

Il était incapable de répondre. La concierge regarda son arcade recousue en hochant la tête et leva les yeux au ciel, il n’y a pas plus douillet que les hommes.

La crise ne dura pas. Violente, mais brève. Il avait connu les mêmes, en novembre et décembre 18, au cours des semaines qui avaient suivi son ensevelissement. Même la nuit, il se réveillait sous la terre, mort, asphyxié.

La rue dansa autour de lui quand il se mit à marcher, la réalité lui semblait nouvelle, plus vague que la vraie, plus floue, dansante, vacillante. Il avança en titubant vers le métro, chaque bruit, chaque claquement le faisait sursauter, il se retourna vingt fois, s’attendant à chaque instant à voir surgir l’énorme Poulos. Quelle poisse. Dans une ville pareille, on pouvait rester vingt ans sans rencontrer un ancien copain, et lui, il tombait sur le Grec.

Albert commença à avoir terriblement mal aux dents.