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Il s’arrêta dans un café boire un calvados, mais à l’instant de commander, il se souvint qu’il avait tout donné au docteur Martineau. Il ressortit, tenta de prendre le métro, l’atmosphère confinée l’étrangla, une bouffée d’angoisse l’étreignit, il remonta à la surface, termina son chemin à pied, rentra, épuisé, passa le reste de la journée à trembler rétrospectivement en mâchonnant sans cesse les détails de ce qui lui était arrivé.

Parfois, il était pris d’une colère noire. Il aurait dû le tuer à leur première rencontre, ce salaud de Grec ! Mais le plus souvent, il contemplait sa vie comme un désastre sans nom, sa petitesse lui portait au cœur, et il sentait qu’il lui serait difficile de ressortir, quelque chose dans sa volonté de se battre s’était cassé.

Il se regarda dans la glace, son visage avait pris des proportions impressionnantes, les hématomes viraient au bleu, il avait une tête de bagnard. Son camarade aussi, naguère, s’était regardé dans le miroir pour y constater sa ruine. Albert envoya la glace au sol, sans colère, ramassa les morceaux et les jeta.

Le lendemain, il ne mangea pas. Tout l’après-midi, il tourna en rond dans le salon comme un cheval de manège. La peur le saisissait de nouveau chaque fois qu’il repensait à cet épisode. Et avec des idées idiotes : le Grec l’avait trouvé, il pouvait enquêter, aller voir son employeur, venir le chercher ici, réclamer son dû, le tuer. Albert courait à la fenêtre, mais de là il ne voyait pas la rue par laquelle Poulos pouvait surgir, seulement la maison de la propriétaire avec, comme toujours, Mme Belmont derrière sa fenêtre, le regard vide, le visage perdu dans ses souvenirs.

L’avenir se teintait de noir. Plus de travail, le Grec aux trousses, il fallait déménager, trouver un autre boulot. Comme si c’était facile.

Puis il se rassurait. Que le Grec vienne le chercher était purement grotesque, c’était un fantasme. Comment aurait-il fait, d’abord ? Allait-il mobiliser sa famille, toute sa corporation, pour retrouver un carton d’ampoules de morphine dont le contenu était certainement déjà liquidé ? C’était franchement ridicule !

Mais ce que l’esprit d’Albert parvenait à penser, son corps ne le partageait pas. Il continuait à trembler, sa peur était irrationnelle, imperméable à toute raison. Les heures passèrent, la nuit vint, et avec elle, les spectres, l’épouvante. Le grossissement dû à l’obscurité détruisit le peu de lucidité dont il avait été capable, l’affolement reprit le dessus.

Albert, seul, pleura. Il y aurait à écrire une histoire des larmes dans la vie d’Albert. Celles-ci, désespérées, naviguaient de la tristesse à la terreur selon qu’il considérait sa vie ou son avenir. Alternèrent sueurs froides, coups de cafard, palpitations, idées noires, sensations d’étouffement et vertiges ; jamais plus, se disait-il, il ne pourrait sortir de cet appartement, mais jamais il ne pourrait y rester non plus. Les larmes redoublèrent. Fuir. Le mot tonna soudain dans son esprit. Fuir. À cause de la nuit, l’idée prit peu à peu un volume démesuré, écrasant toutes les autres perspectives. Il n’imaginait plus l’avenir ici, pas seulement dans cette pièce, mais aussi dans cette ville, dans ce pays.

Il courut au tiroir, exhuma les photos des colonies, les cartes postales. Reprendre tout de zéro. L’éclair suivant fit apparaître l’image d’Édouard. Albert se précipita sur l’armoire, en sortit le masque à tête de cheval. Il l’enfila avec précaution comme on manipule une antiquité précieuse. Et il se sentit immédiatement à l’abri, protégé. Il voulut se voir, dénicha dans la poubelle un éclat de verre assez grand, c’était impossible. Il chercha alors son reflet sur la vitre de la fenêtre, s’y rencontra en cheval, et ses terreurs se turent, une tiédeur bienveillante le gagna, ses muscles se relâchèrent. En accommodant, son regard tomba, de l’autre côté de la cour, sur la fenêtre de Mme Belmont. Elle n’y était plus. Seule parvenait aux carreaux une lueur venant d’une pièce lointaine de la maison.

Et tout fut soudain clair, évident.

Albert dut respirer profondément avant de retirer le masque de cheval. Il ressentit une impression désagréable de froid. À la manière de ces poêles qui emmagasinent la chaleur et restent tièdes alors que le feu est éteint depuis longtemps, Albert avait stocké un peu de force, suffisamment pour ouvrir la porte, son masque sous le bras, descendre lentement l’escalier, soulever la bâche et constater que le carton d’ampoules avait disparu.

Il traversa la cour, fit quelques mètres sur le trottoir, la nuit était maintenant noire, il serra sous son bras son masque de cheval et sonna.

Mme Belmont mit un long moment avant d’arriver. Elle ne dit pas un mot en reconnaissant Albert, ouvrit la porte. Albert entra, la suivit, un couloir, une pièce dont les volets étaient tirés. Dans un petit lit d’enfant, trop juste pour elle, Louise dormait profondément, elle avait les jambes repliées. Albert se pencha sur elle, dans son sommeil cette enfant était d’une beauté inouïe. Par terre, recouvert d’un drap blanc que la pénombre teintait d’ivoire, Édouard était étendu, les yeux grands ouverts, fixant Albert. À côté de lui, le carton d’ampoules de morphine. Albert, en expert, constata aussitôt que la quantité n’avait pas trop diminué.

Il sourit, pour se libérer, enfila son masque de cheval et lui tendit la main.

Vers minuit, Édouard, assis sous la fenêtre, Albert à ses côtés, tenait studieusement sur ses genoux ses planches de monuments. Il avait vu la tête de son ami. Une sacrée raclée.

Albert dit :

— Bon, explique-moi un peu mieux. Ton histoire de monuments… tu vois ça comment ?

Pendant qu’Édouard écrivait sur un nouveau cahier de conversation, Albert feuilleta les planches de dessins. Ils étudièrent la question. Tout était soluble dans cette affaire. On ne créait pas de société fantôme, juste un compte en banque. Pas de bureaux, une simple boîte postale. L’idée était de proposer une promotion très attractive dans un temps assez limité, de faire le plein des avances versées sur les commandes… et de partir aussitôt avec la caisse.

Ne restait qu’un problème, considérable : pour monter l’affaire, il fallait de l’argent.

Édouard ne comprenait pas précisément pourquoi cette question des fonds indispensables, qui, hier, arrêtait Albert au point de le rendre furieux, ne semblait plus maintenant qu’un obstacle mineur. Cela avait évidemment à voir avec son état, ses hématomes, son arcade à peine refermée, ses coquards…

Édouard repensa à la sortie d’Albert, quelques jours plus tôt, à sa déception au retour ; il imaginait une histoire de femme, un chagrin d’amour. Albert, se demandait-il, ne prenait-il pas cette décision sur le coup d’une colère passagère ? N’allait-il pas déclarer forfait demain, ou le jour d’après ? Mais Édouard n’avait guère le choix, s’il voulait se lancer dans cette aventure (et Dieu sait qu’il y tenait !), il lui fallait faire comme si la résolution de son camarade était réfléchie. Et croiser les doigts.

Pendant cette conversation, Albert paraissait normal, rationnel, il disait des choses parfaitement sensées, sauf qu’au beau milieu d’une phrase, de brusques frissons le secouaient de la tête aux pieds, et bien que la température ne s’y prêtât pas, il transpirait abondamment, surtout des mains. Il était, à cet instant, deux hommes à la fois, l’un qui tressaillait comme un lapin, l’ancien poilu enterré vivant, l’autre qui pensait, calculait, l’ex-comptable.

Donc l’argent pour mener l’affaire, comment le dénicher ?

Albert regarda longuement la tête du cheval qui le fixait avec calme. C’était un encouragement, ce regard placide et bienveillant posé sur lui.