Premier vol, cinq jours après son embauche, sept mille francs.
Un jeu d’écritures.
On encaisse quarante mille francs du client, on les crédite sur son compte. Dans la colonne des recettes bancaires, on n’en déclare que trente-trois mille et le soir on prend le tram avec sa serviette en cuir bourrée de billets. L’avantage d’œuvrer au sein d’une banque importante, c’était que personne ne pouvait se rendre compte de quoi que ce soit avant le rapprochement hebdomadaire qui, entre le bilan des portefeuilles d’actions, les calculs d’intérêts, les liquidations, les prêts, les remboursements, les compensations, les dépôts à vue, etc., demandait près de trois jours. Tout tenait sur ce délai. Il suffisait d’attendre la fin de la première journée de contrôle pour débiter une ligne d’un compte qui venait d’être vérifié afin de créditer le compte ponctionné, qui, lui, ne serait vérifié que le lendemain. Aux yeux des contrôleurs, les deux comptes apparaissaient sans tache, et on reproduisait l’opération la semaine suivante en recourant à de nouvelles lignes, tantôt de fonctionnement, de crédit, tantôt d’investissement, d’escompte, d’actions, etc. Une arnaque très classique appelée le « pont des Soupirs », très dépensière sur le plan nerveux, facile à réaliser, exigeant du savoir-faire mais peu de malice, idéale pour un garçon comme Albert. En revanche, elle présentait l’énorme désavantage de vous inscrire dans une escalade sans fin et de vous obliger, de semaine en semaine, à une course-poursuite infernale avec les vérificateurs. Il n’y avait pas d’exemple d’une durée supérieure à quelques mois avant que son auteur eût été contraint de s’enfuir à l’étranger ou se fût retrouvé en prison, cas, de loin, le plus fréquent.
Comme beaucoup de voleurs occasionnels, Albert avait décidé qu’il s’agissait seulement d’un emprunt : avec le premier argent des monuments aux morts, il rembourserait la banque avant de s’enfuir. Cette naïveté lui permit de passer à l’acte, mais s’envola vite, remplacée par d’autres urgences.
Dès le premier détournement, son sentiment de culpabilité s’engouffra dans la brèche déjà ouverte par son anxiété et son hyperémotivité chroniques. Sa paranoïa tourna franchement à la pantophobie. Albert vécut cette période dans une fièvre quasiment convulsive, tremblant à la moindre question, rasant les murs et transpirant des mains au point qu’il devait les essuyer en permanence, ce qui rendait son travail de bureau très délicat ; son œil, sans cesse aux aguets, faisait des allers-retours vers la porte et même la position de ses jambes, sous son bureau, trahissait l’homme prêt à s’enfuir.
Ses collègues le trouvaient bizarre ; tout le monde le pensait inoffensif, il avait plutôt l’air malade que dangereux. Les poilus qu’on avait repris présentaient tous des signes pathologiques divers, on s’y était habitué. De plus, Albert ayant des appuis, mieux valait lui faire bonne figure.
Dès le début, Albert avait dit à Édouard que les sept mille francs prévus ne suffiraient jamais. Il y avait le catalogue à imprimer, les enveloppes à acheter, les timbres, du personnel à payer pour écrire les adresses, il fallait aussi acquérir une machine à écrire pour répondre aux courriers demandant des renseignements complémentaires, ouvrir une boîte postale ; sept mille francs, c’est ridicule, avait affirmé Albert, c’est le comptable qui te le dit. Édouard avait fait un geste évasif, sans doute, oui. Albert avait repris les calculs. Vingt mille francs minimum, il était formel. Édouard avait répondu, philosophe, allons-y pour vingt mille francs. On voit que ce n’est pas lui qui va les voler, s’était dit Albert.
Ne lui ayant jamais avoué qu’il était allé, un jour, dîner chez son père et en face de sa sœur, ni que cette pauvre Madeleine avait épousé ce salaud de Pradelle, source de tous leurs maux, impossible de lui avouer qu’il avait accepté de M. Péricourt un emploi de comptable dans la banque dont il était le fondateur et l’actionnaire principal. Bien qu’il ne fût plus homme-sandwich, Albert se sentait tout de même pris en étau entre Péricourt, le père, un bienfaiteur qu’il allait estamper, et Péricourt, le fils, avec qui il partageait le fruit de cette malversation. Auprès d’Édouard, il s’était contenté de prétexter un coup de chance inouï, un ancien collègue rencontré par hasard, une place libre dans une banque, un entretien qui s’était bien passé… Édouard, de son côté, avait accepté ce miracle particulièrement opportun sans se poser de questions. Il était né riche.
En fait, cette place dans la banque, Albert l’aurait volontiers gardée. Lorsque, à son arrivée, il fut placé à sa table, les encriers remplis, les crayons taillés, les pages de comptes immaculées, le perroquet en bois clair sur lequel il avait déposé manteau et chapeau et qu’il pouvait maintenant considérer comme le sien, les manchettes de lustrine toutes neuves, tout cela lui donna une envie de quiétude, de tranquillité. Au fond, ce pourrait être une existence assez agréable. Tout à fait l’idée qu’il s’était faite de la vie à l’arrière. S’il conservait cet emploi, très bien payé, il pourrait même tenter sa chance auprès de la jolie bonne des Péricourt… Oui, une belle petite vie. Au lieu de quoi, ce soir-là, Albert, fébrile jusqu’à la nausée, prit le métro avec cinq mille francs en grosses coupures dans sa sacoche. Par cette température encore assez fraîche, il était le seul voyageur à transpirer.
Albert avait une autre raison d’être impatient de rentrer : le camarade qui tirait sa charrette d’un seul bras avait dû passer à l’imprimerie et rapporter les catalogues.
Dès qu’il fut dans la cour, il aperçut les paquets ficelés… Ils étaient là ! C’était impressionnant. Ainsi, on y était. Jusqu’alors, on préparait ; maintenant, on se lançait.
Albert ferma les yeux, pris d’un vertige, les rouvrit, posa sa sacoche par terre, passa la main sur un des paquets, défit la ficelle.
Le catalogue du Souvenir Patriotique.
On aurait juré un vrai.
Et d’ailleurs, c’était un vrai, imprimé par Rondot Frères, rue des Abbesses, tout ce qu’on pouvait imaginer de plus sérieux. Dix mille exemplaires livrés. Huit mille deux cents francs d’impression. Il allait tirer le catalogue du dessus pour le feuilleter lorsqu’il fut arrêté dans son geste par un hurlement chevalin. Le rire d’Édouard qu’on entendait du bas de l’escalier. Un rire aigu, explosif, criblé de vibratos, un de ces rires qui restent dans l’air après qu’ils se sont éteints. On sentait qu’il s’agissait d’une hilarité insolite, comme celle d’une femme devenue folle. Albert saisit sa sacoche et monta. En ouvrant la porte, il fut accueilli par une exclamation tonitruante, une sorte de « rrââhhhrrr » (assez difficile à transcrire) qui exprimait le soulagement et l’impatience de le voir arriver.
Ce cri n’était d’ailleurs pas moins étonnant que la situation elle-même. Édouard, ce soir-là, portait un masque en forme de tête d’oiseau, avec un très long bec recourbé vers le bas, mais, chose étrange, légèrement entrouvert, il laissait voir deux rangées de dents très blanches qui donnaient l’impression d’un oiseau carnassier et hilare. Peint dans une gamme de rouges qui en soulignaient l’aspect sauvage et agressif, le masque prenait tout le visage d’Édouard jusqu’au front, à l’exception de deux trous pour les yeux, rieurs et mobiles.
Albert, qui se faisait une joie, assez mélangée toutefois, d’exhiber ses nouveaux billets de banque, se fit voler la vedette par Édouard et Louise. Le sol de la pièce était entièrement tapissé de feuilles de catalogue. Édouard était lascivement allongé sur son ottomane. Ses grands pieds nus reposaient sur un des paquets ficelés et Louise, agenouillée tout au bout, passait avec délicatesse, sur les ongles de ses orteils, un émail d’un rouge carmin très vif. Toute concentrée, elle ne leva qu’à peine les yeux pour saluer Albert. Édouard, lui, repartit de son rire sonore et joyeux (« rrââhhhrrr »), montrant le plancher avec satisfaction, comme un prestidigitateur à la fin d’un numéro particulièrement réussi.