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Albert ne put s’empêcher de sourire ; il posa sa sacoche, retira son manteau, son chapeau. Il n’y avait guère qu’ici, dans leur appartement, qu’il se sentait à l’abri, retrouvait un peu de sérénité… Sauf la nuit. Ses nuits restaient agitées et le resteraient encore longtemps ; il devait dormir avec sa tête de cheval à côté de lui, en cas de panique.

Édouard le regardait, une main à plat sur un petit paquet de catalogues posés près de lui, l’autre poing serré en signe de victoire. Louise, toujours muette, lissait maintenant l’émail sur ses larges orteils avec une petite peau de chamois, concentrée comme si sa vie en dépendait.

Albert alla s’asseoir près d’Édouard et prit un exemplaire.

C’était un catalogue mince, seize pages, imprimé sur un joli papier couleur ivoire, presque deux fois plus haut que large, avec de jolies didones de différentes tailles, des lettres très élégantes.

La couverture indiquait sobrement :

Il s’ouvrait sur une page admirablement calligraphiée avec, dans le coin, en haut à gauche :

— C’est qui, ce JULES D’ÉPREMONT ? avait demandé Albert lors de la conception du catalogue.

Édouard avait levé les yeux au ciel, aucune idée. En tout cas, il faisait sérieux : croix de guerre, palmes académiques, domicilié rue du Louvre.

— Quand même…, avait plaidé Albert, que ce personnage souciait beaucoup. On va s’apercevoir très vite qu’il n’existe pas. « Membre de l’Institut », c’est facile à vérifier !

— C’est pour ça que personne ne vérifiera ! avait écrit Édouard. Un membre de l’Institut, ça ne se discute pas !

Albert, sceptique, devait convenir qu’effectivement, en voyant le nom imprimé, on n’avait pas envie de douter.

Il y avait une petite notule, à la fin, qui présentait brièvement sa carrière, le type même du sculpteur académique dont les réalisations rassurent ceux que la proximité avec un artiste pourrait inquiéter.

L’adresse, 52 rue du Louvre, n’était rien d’autre que celle du bureau où avait été ouverte la boîte postale ; le hasard s’en était mêlé, leur attribuant le numéro 52, ce qui achevait de donner à l’ensemble un côté réfléchi, institué, étranger aux contingences.

Une minuscule ligne en bas de la couverture indiquait sobrement :

PRIX COMPRENANT LA LIVRAISON EN GARE SUR LE TERRITOIRE DE LA FRANCE MÉTROPOLITAINE
AUCUNE INSCRIPTION INDIQUÉE AUX DESSINS N’EST COMPRISE.

La première page présentait l’arnaque proprement dite :

Monsieur le Maire,

Plus d’un an a passé depuis la fin de la Grande Guerre et bien des communes de France et des Colonies songent aujourd’hui à glorifier, comme elle le mérite, la mémoire de leurs enfants tombés au champ d’honneur.

Si la plupart ne l’ont pas encore fait, ce n’est pas faute de patriotisme, mais faute de moyens. C’est pourquoi il m’a semblé de mon devoir, en tant qu’Artiste et Ancien Combattant, de me porter volontaire pour cette cause admirable. J’ai donc décidé de mettre mon expérience et mon savoir-faire à la disposition des communes qui souhaitent ériger un monument commémoratif en fondant le Souvenir Patriotique dans ce but.

Je vous propose ici un catalogue de sujets et d’allégories destinés à pérenniser le souvenir de vos chers disparus.

Le 11 novembre prochain sera consacrée, à Paris, la tombe d’un « soldat inconnu » représentant, à lui seul, le sacrifice de tous. À événement exceptionnel, mesure exceptionnelle : afin de vous permettre de joindre votre propre initiative à cette grande célébration nationale, je vous propose une réduction de 32 % sur l’ensemble de mes œuvres spécialement conçues pour l’occasion, ainsi que la gratuité des frais d’acheminement jusqu’à la gare la plus proche de votre commune.

Afin de respecter les délais de fabrication et de transport et soucieux d’une réalisation de qualité irréprochable, je ne pourrai accepter que les commandes qui seront parvenues avant le 14 juillet prochain, pour une livraison au plus tard le 27 octobre 1920, vous laissant ainsi le temps d’ériger le sujet sur le piédestal préalablement construit. Pour le cas, hélas probable, où, au 14 juillet, les demandes dépasseraient nos possibilités de fabrication, seules les premières commandes seront honorées, dans leur ordre d’arrivée.

Je suis certain que votre patriotisme trouvera dans cette proposition, qui ne pourra pas être renouvelée, l’occasion d’exprimer à vos chers morts que leur héroïsme restera éternellement sous le regard de leurs fils comme le modèle de tous les sacrifices.

Agréez, Monsieur le Maire, l’expression de ma considération toute distinguée.

JULES D’ÉPREMONT
Sculpteur
Membre de l’Institut
Ancien élève de l’École nationale des Beaux-Arts

— Mais, cette remise… Pourquoi 32 % ? avait demandé Albert.

Question de comptable.

— Pour donner l’impression d’un prix très étudié ! écrivit Édouard. C’est incitatif ! Et de cette façon, tout l’argent arrive pour le 14 juillet. Le lendemain, on met la clé sous la porte !

À la page suivante, une courte notice expliquait, dans un encadré du plus bel effet :

Suivait le catalogue des œuvres, vues de face, de profil ou en perspective, avec les cotes détaillées, hauteur, largeur, et toutes les combinaisons possibles : Départ pour le combat, À l’attaque ! Debout les morts ! Poilu mourant en défendant le drapeau, Camarades de combat, France pleurant ses Héros, Coq foulant un casque boche, Victoire ! etc.

À l’exception de trois modèles bas de gamme pour les très petits budgets (Croix de guerre, 930 francs, Torche funéraire, 840 francs, et Buste de poilu, 1 500 francs), tous les autres prix s’échelonnaient de 6 000 à 33 000 francs.

En fin de catalogue, cette précision :

Le Souvenir Patriotique ne sera pas en mesure de répondre par téléphone à toutes les sollicitations,
mais toutes les questions posées par courrier
recevront une réponse dans les meilleurs délais.
eu égard à l’importance de la remise,