Выбрать главу

— Quoi, quoi, quoi ? demanda-t-il, réveillé en sursaut.

Il fallait répéter pour se faire entendre, parler fort. Il était question de la société Pradelle et Cie, dont Ferdinand était actionnaire. On tâcha de lui expliquer, si, rappelez-vous, l’entreprise que l’État a chargée de regrouper les soldats morts dans des cimetières militaires.

— Comment ça, des corps… de soldats morts…?

Son attention s’agrippa à l’information à cause de Ferdinand ; son cerveau réussit péniblement à établir une cartographie mentale du problème dans lequel il distribua les mots « Ferdinand », « soldats morts », « cadavres », « tombes », « anomalies », « affaire » ; pour lui c’était beaucoup. En temps de paix, il peinait à comprendre. Son aide de camp, un sous-lieutenant fringant comme un pur-sang, le regarda et soupira, en garde-malade irrité et impatient. Puis, prenant sur lui, il détailla. Votre petit-fils, Ferdinand, est actionnaire de la société Pradelle et Cie. Certes il ne fait qu’y toucher des dividendes mais si un scandale éclate auquel cette entreprise est mêlée, votre nom sera prononcé, votre petit-fils inquiété, votre réputation entachée. Il ouvrit un œil d’oiseau surpris, bah merde, la perspective du Petit Larousse risquait d’en prendre un coup dans l’aile, et ça, pas question ! Le sang du général ne fit qu’un tour, il voulut même se lever.

Il agrippa les accoudoirs de son fauteuil et se redressa, hargneux, exaspéré. Après la guerre qu’il avait gagnée, bordel de Dieu, on pourrait quand même lui foutre la paix, non ?

M. Péricourt se levait fatigué, se couchait fatigué, je me traîne, pensait-il. Et pourtant, il n’avait pas cessé de travailler, d’assurer ses rendez-vous, de donner des ordres, mais tout cela de façon mécanique. Avant d’aller rejoindre sa fille, il sortit de sa poche le carnet de croquis d’Édouard et le rangea dans son tiroir. Il l’emportait fréquemment avec lui, même s’il ne l’ouvrait jamais devant des tiers. Il en connaissait le contenu par cœur. À le déplacer sans cesse, comme ça, ce carnet allait finir par s’abîmer, il faudrait le protéger, le faire relier peut-être ; lui qui ne s’était jamais occupé des tâches matérielles se voyait terriblement dépourvu. Il y avait bien Madeleine, mais elle avait autre chose en tête… M. Péricourt se sentait très seul. Il referma le tiroir et quitta la pièce pour rejoindre sa fille. Comment avait-il conduit sa vie pour en arriver là ? C’était un homme qui n’avait suscité que de la crainte, moyennant quoi il n’avait aucun ami, que des relations. Et Madeleine. Mais ce n’est pas pareil, à une fille, on ne dit pas les mêmes choses. Et puis maintenant qu’elle était… dans cet état. À plusieurs reprises, il avait essayé de se remémorer le temps où lui aussi allait être père, sans y parvenir. Il s’étonnait même de posséder si peu de souvenirs. Dans son travail, on célébrait sa mémoire capable de vous citer l’intégralité du conseil d’administration d’une société avalée quinze ans plus tôt, mais sur la famille, rien ou presque. Pourtant, Dieu sait combien ça comptait pour lui, la famille. Et pas seulement à présent que son fils était mort. Ce n’était même que pour cela qu’il travaillait autant, se donnait autant de mal : pour les siens. Pour les mettre à l’abri. Leur permettre de… enfin, toutes ces choses. Pour autant, curieusement, les scènes de famille se gravaient avec peine dans son esprit, au point de se ressembler toutes. Les repas de Noël, les fêtes pascales, les anniversaires avaient l’air d’une seule et même circonstance maintes fois dupliquée, avec juste quelques césures, les noëls avec sa femme et ceux d’après sa disparition, ou les dimanches d’avant la guerre et ceux d’aujourd’hui. La différence, somme toute, était mince. Ainsi, il n’avait aucun souvenir des grossesses de son épouse. Quatre, croyait-il se rappeler, là encore, toutes se fondaient en une seule, il ne savait pas laquelle, était-ce l’une de celles qui avaient réussi ou de celles qui avaient échoué, incapable de le dire. Ne remontaient par accident que quelques images, fruit de rapprochements circonstanciels. Ce fut le cas lorsqu’il surprit Madeleine assise, ses deux mains jointes sur son ventre déjà rond. Il se souvint de son épouse dans cette position. Il en fut content, presque fier, il ne lui vint pas à l’esprit que toutes les femmes enceintes se ressemblent un peu et il décida de considérer cette similitude comme une victoire, la preuve qu’il avait du cœur et la fibre familiale. Et parce qu’il avait du cœur, il répugnait à donner des soucis supplémentaires à sa fille. Dans son état. Il aurait préféré faire comme d’habitude, prendre tout sur lui, ce n’était plus possible, il avait peut-être déjà trop attendu.

— Je te dérange ? demanda-t-il.

Ils se regardèrent. La situation n’était confortable ni pour l’un ni pour l’autre. Pour elle parce que, depuis qu’il était en peine pour la mort d’Édouard, M. Péricourt avait beaucoup vieilli, d’un coup presque. Pour lui parce que la grossesse de sa fille s’avérait sans charme : Madeleine n’avait pas, comme M. Péricourt le voyait à certaines femmes, cette plénitude de fruit mûr, cet éclat, juste un air de triomphe tranquille et sûr de soi que certaines partagent avec les poules. Madeleine n’était que grosse. Tout avait enflé très vite, l’ensemble du corps jusqu’au visage, et cela fit de la peine à M. Péricourt de la voir ressembler davantage encore à sa mère qui, elle non plus, n’avait jamais été belle, même enceinte. Il doutait que sa fille fût heureuse, il ne la sentait que satisfaite.

Non (Madeleine lui sourit), il ne la dérangeait pas, je rêvassais, dit-elle, mais rien n’était vrai, il la dérangeait et elle ne rêvassait pas. S’il prenait autant de précautions, c’est qu’il avait quelque chose à lui dire, et comme elle savait quoi, qu’elle le redoutait, elle força son sourire et l’invita à s’approcher en désignant une place près d’elle, du plat de la main. Son père s’assit et cette fois encore, lot de leur relation, ils auraient pu s’en tenir là. S’il s’était agi d’eux seuls, c’est ce qu’ils auraient fait, ils auraient échangé quelques banalités derrière lesquelles chacun aurait compris ce qu’il y avait à comprendre, puis M. Péricourt se serait levé, aurait déposé un baiser sur le front de sa fille et se serait retiré avec la certitude, d’ailleurs fondée, d’avoir été entendu et compris. Sauf que ce jour-là, il fallait des mots parce qu’il ne s’agissait pas uniquement d’eux. Et ils étaient contrariés l’un et l’autre d’être dépendants dans leur intimité d’une circonstance qui ne leur appartenait pas exclusivement.