Madeleine posait parfois sa main sur celles de son père, au lieu de quoi, elle soupira discrètement ; il allait falloir s’affronter, se disputer peut-être, elle n’en avait aucune envie.
— Le général Morieux m’a appelé au téléphone, commença M. Péricourt.
— Allons bon…, répondit Madeleine en souriant.
M. Péricourt hésita sur la conduite à tenir et opta pour ce qui, pensait-il, lui allait le mieux, la fermeté paternelle, l’autorité.
— Ton mari…
— Ton gendre, tu veux dire…
— Si tu veux…
— Je préfère, en effet…
M. Péricourt avait rêvé, du temps qu’il voulait un fils, d’un garçon qui lui ressemblerait ; chez une fille, cette ressemblance le blessait parce qu’une femme s’y prend toujours autrement qu’un homme, toujours de biais. Par exemple, cette manière insidieuse de dire les choses, de sous-entendre qu’on ne parle pas des conneries de son mari à elle, mais de celles de son gendre à lui. Il pinça les lèvres. Il fallait aussi considérer « sa situation », faire attention.
— Quoi qu’il en soit, ça ne s’arrange pas…, reprit-il.
— Quoi donc ?
— La façon dont il conduit ses affaires.
Dès qu’il prononça ce mot, M. Péricourt cessa d’être père. Le problème aussitôt lui sembla soluble parce que, dans le domaine des affaires, connaissant toutes les situations, il existait peu d’ennuis dont il ne soit finalement venu à bout. Il avait toujours considéré un chef de famille comme une variante du chef d’entreprise. Devant cette femme, qui ressemblait si peu à sa fille, si adulte, presque étrangère, il fut pris d’un doute.
Il hocha la tête, contrarié, et, sous le coup de cette colère muette, remonta à son esprit tout ce qu’il avait voulu lui dire autrefois et qu’elle ne lui avait pas laissé exprimer, ce qu’il pensait de son mariage, de cet homme.
Madeleine, sentant qu’il allait devenir cruel, rassembla ostensiblement ses mains sur son ventre et croisa les doigts. M. Péricourt le vit et se tut.
— J’ai parlé avec Henri, papa, dit-elle enfin. Il rencontre des difficultés ponctuelles. Ce sont ses propres mots, « ponctuelles », rien de grave. Il m’a assuré…
— Ce qu’il t’a assuré, Madeleine, n’a aucune importance, aucune valeur. Il te dit ce qui l’arrange parce qu’il veut te protéger.
— C’est normal, il est mon mari…
— Justement ! Il est ton mari et, au lieu de te mettre en sûreté, il te met en danger !
— En danger ! s’écria Madeleine en éclatant de rire, grands dieux, me voici en danger, maintenant !
Elle riait fort. Il n’était pas assez père pour n’être pas vexé.
— Je ne le soutiendrai pas, Madeleine, lâcha-t-il.
— Mais, papa, qui t’a demandé de le soutenir ? Et pourquoi d’abord ? Et… et contre qui ?
Leur mauvaise foi se ressemblait.
Bien qu’elle fasse croire le contraire, Madeleine savait des choses. Ces affaires de cimetières militaires n’étaient pas si simples qu’elles l’avaient semblé, Henri se montrait de plus en plus contrarié, absent, colérique, nerveux ; ça tombait bien qu’elle n’ait plus besoin de ses services conjugaux ; d’autant que, pour le coup, en ce moment, même ses maîtresses avaient l’air de se plaindre de lui. Tiens, Yvonne, l’autre jour : « J’ai croisé ton mari, ma chérie, il est inabordable maintenant ! Il n’est peut-être pas fait pour être riche, au fond… »
Dans son travail pour le gouvernement, il se heurtait à des difficultés, des contretemps, cela restait feutré, mais elle surprenait des mots ici ou là, au téléphone, on l’appelait du ministère. Henri prenait sa voix majestueuse, non, mon cher, ha ! ha ! il y a longtemps que c’est arrangé, ne vous inquiétez pas, et il raccrochait avec son gros pli sur le front. Un orage, rien de plus, Madeleine était rompue à cela, toute sa vie, elle avait vu son père traverser toutes sortes de tempêtes, plus une guerre mondiale ; ce n’était pas deux coups de fil de la Préfecture ou du ministère qui allaient l’affoler. Son père n’aimait pas Henri, voilà tout. Rien de ce qu’il entreprenait ne trouvait grâce à ses yeux. Rivalité d’hommes. Rivalité de coqs. Elle resserra ses mains sur son ventre. Message reçu. M. Péricourt se leva à regret, s’éloigna, puis il se retourna, ce fut plus fort que lui.
— Ton mari, je ne l’aime pas.
C’était dit. Pas si difficile que cela, finalement.
— Je sais, papa, répondit-elle en souriant, ça n’a aucune importance. C’est mon mari.
Elle tapota gentiment son ventre.
— Et là, c’est ton petit-fils. J’en suis certaine.
M. Péricourt ouvrit la bouche, mais préféra quitter la pièce.
Un petit-fils…
Il fuyait cette pensée depuis le début parce qu’elle n’arrivait pas en son temps : il ne parvenait pas à associer la mort de son fils avec la naissance de ce petit-fils. Il espérait presque une fille, pour que la question ne se pose plus. Et d’ici qu’il y ait un autre enfant, le temps aurait passé, le monument serait construit. Il s’était accroché à l’idée que l’érection de cet édifice signerait la fin de son angoisse, de son remords. Il y avait des semaines qu’il ne dormait plus normalement. Au fil du temps, la disparition d’Édouard prenait une importance colossale, mordait même sur ses activités professionnelles. Tenez, récemment, lors d’un conseil d’administration de la Française des Colonies, une de ses sociétés, son œil avait été attiré par un rai de soleil oblique qui traversait la pièce et illuminait le plateau de la table de conférence. Ce n’est pourtant pas grand-chose, un rayon de soleil, mais celui-ci capta son esprit de manière quasiment hypnotique. Il arrive à tout le monde de perdre un moment le contact avec la réalité, mais était apparu, sur le visage de M. Péricourt, non pas un air d’absence : un air de fascination. Chacun le vit. On poursuivit les travaux, mais sans le puissant regard du président, sans son attention aiguë, radiographique, la discussion ralentit peu à peu comme une automobile soudainement privée d’essence, avec des cahots, des soubresauts, puis une lente agonie s’achevant sur un vide. En fait, le regard de M. Péricourt était rivé non sur ce rayon de soleil, mais sur la poussière en suspension dans l’air, cette nébuleuse de particules dansantes, et il était revenu, combien, dix ans, quinze ans en arrière, ah, comme c’était agaçant de n’avoir plus de mémoire ! Édouard avait peint un tableau, il devait avoir seize ans, moins, quinze, un tableau qui n’était qu’un fourmillement de minuscules points de couleur, pas un seul trait, juste des points, ça portait un nom, cette technique, M. Péricourt l’avait sur le bout de la langue, le mot ne remontait pas. Le tableau représentait des jeunes filles dans un champ, croyait-il se souvenir. Il avait trouvé cette manière de peindre si ridicule qu’il n’avait pas même regardé le motif. Comme il avait été bête, alors. Son petit Édouard était debout, dans une attitude incertaine, et lui, son père, tenait entre les mains ce tableau qu’il venait de surprendre, une chose saugrenue, parfaitement vaine…
Qu’avait-il dit, à ce moment-là ? M. Péricourt hochait la tête, écœuré de lui-même, dans la salle du conseil d’administration où tout le monde se taisait. Il se leva et sortit sans un mot, sans voir personne, et rentra chez lui.