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Il hochait aussi la tête en quittant Madeleine. L’intention n’était pas semblable, presque contraire même, il se sentait en colère : aider sa fille revenait à aider son mari. Ce sont des choses qui finissent par vous rendre malade. Morieux avait beau être devenu un vieux con (s’il ne l’avait pas toujours été), les échos qu’il avait transmis sur les affaires de son gendre étaient inquiétants.

Le nom de Péricourt allait être prononcé. On parlait d’un rapport. Alarmant, murmurait-on. Où était-il d’ailleurs, ce document ? Qui l’avait lu ? Et son auteur, qui était-ce ?

Je prends cela trop à cœur, se dit-il. Car enfin, ce ne sont pas mes affaires, il ne porte même pas mon nom, ce gendre. Quant à ma fille, heureusement, elle est protégée par un contrat de mariage. De toutes les manières, il peut bien lui arriver n’importe quoi, à cet Aulnay-Pradelle (même quand il prononçait son nom mentalement, il articulait ces quatre syllabes avec une emphase qui soulignait l’intention péjorative), entre lui et nous, il y a un monde. Si Madeleine a des enfants (cette fois ou une autre, avec les femmes on ne sait jamais comment ça va tourner, ces choses-là), lui, Péricourt, se sentait encore de taille à leur assurer un avenir à tous, non ?

Cette dernière pensée objective, rationnelle, emporta sa décision. Son gendre pouvait sombrer, lui, Marcel Péricourt, resterait sur la berge, l’œil vif, avec autant de bouées que nécessaire pour sauver sa fille et ses petits-enfants.

Mais lui, il le regarderait se débattre, sans lever le petit doigt.

Et s’il fallait lui appuyer sur la tête, rien d’impossible.

M. Péricourt avait tué beaucoup de monde au cours de sa longue carrière, mais jamais la perspective ne lui sembla plus réconfortante que maintenant.

Il sourit et reconnut la vibration toute particulière qu’il ressentait lorsque, parmi plusieurs solutions, il optait pour la plus efficace.

29

Joseph Merlin n’avait jamais dormi correctement. Contrairement à certains insomniaques qui ignorent toute leur vie la raison de leur infortune, lui savait parfaitement à quoi s’en tenir : son existence avait été une pluie incessante de déconvenues auxquelles il ne s’était jamais accoutumé. Chaque nuit, il recomposait les conversations dans lesquelles il n’avait pas eu gain de cause, revivait, pour en modifier la fin à son avantage, les offenses professionnelles dont il avait été la victime, ruminait déboires et revers, de quoi rester éveillé longtemps. Il y avait, chez lui, quelque chose de profondément égocentrique : l’épicentre de la vie de Joseph Merlin, c’était Joseph Merlin. N’ayant rien ni personne, pas même un chat, tout se résumait à lui, son existence s’était enroulée sur elle-même comme une feuille sèche autour d’un noyau vide. Par exemple, au cours de ses interminables nuits sans sommeil, jamais il n’avait pensé à la guerre. Il ne l’avait considérée, pendant quatre ans, qu’à la manière d’un contretemps détestable, une addition de contrariétés liées aux restrictions alimentaires qui avaient encore aggravé son tempérament, déjà acariâtre. Ses collègues du ministère avaient été choqués, notamment ceux qui avaient des proches au front, de voir cet homme aigri ne s’inquiéter que du tarif des transports et de la pénurie de poulet.

— Mais enfin, mon cher, lui avait-on dit, indigné, avant tout c’est une guerre, quand même !

— Une guerre ? Quelle guerre ? avait répondu Merlin, excédé. Il y en a toujours eu des guerres, pourquoi voulez-vous qu’on s’intéresse à celle-ci plutôt qu’à la précédente ? Ou à la suivante ?

Il fut considéré comme un défaitiste, à deux pas de la traîtrise. Soldat, il serait passé devant le peloton, ça n’aurait pas traîné ; à l’arrière, c’était moins compromettant, mais son indifférence aux événements lui valut un surcroît d’avanies, on l’appela le Boche, le mot resta.

À la fin du conflit, lorsqu’il fut affecté à l’inspection des cimetières, le Boche devint le Vautour, le Charognard ou le Rapace, selon les circonstances. Il eut à nouveau des nuits difficiles.

Le site de Chazières-Malmont avait été sa première visite à un cimetière militaire confié à la société Pradelle et Cie.

À la lecture de son rapport, les autorités trouvèrent la situation très préoccupante. Personne ne voulant prendre de responsabilités, le document grimpa rapidement vers les hauteurs, jusqu’à atterrir sur le bureau du directeur de l’administration centrale, expert de l’étouffement de dossiers comme tous ses pairs des autres ministères.

Pendant ce temps, chaque nuit, dans son lit, Merlin peaufinait les phrases qu’il prononcerait devant sa hiérarchie le jour où il serait convoqué et qui, toutes, revenaient à un constat simple, brutal et lourd de conséquences : on inhumait des milliers de soldats français dans des cercueils trop petits. Quelle que soit leur taille, d’un mètre soixante à plus d’un mètre quatre-vingts (Merlin avait dressé, grâce aux livrets militaires disponibles, un échantillon très documenté de la taille des soldats concernés), tous se voyaient mis dans des bières d’un mètre trente. Pour les faire entrer, il fallait briser des nuques, scier des pieds, casser des chevilles ; en somme, on procédait avec les corps des soldats comme s’il s’agissait d’une marchandise tronçonnable. Le rapport entrait dans des considérations techniques particulièrement morbides, expliquant que, « ne disposant ni de connaissances anatomiques, ni de matériel adapté, le personnel en était réduit à fracasser les os du tranchant de la pelle ou d’un coup de talon sur une pierre plate, parfois à la pioche ; que, même ainsi, il n’était pas rare qu’on ne puisse faire tenir les restes des hommes trop grands dans ces cercueils trop petits, qu’on y entassait alors ce qu’on pouvait et qu’on déversait les surplus dans un cercueil servant de poubelle, qu’une fois plein on refermait avec la mention “soldat non identifié” ; que, dès lors, il était impossible d’assurer aux familles l’intégrité des dépouilles des défunts qu’elles viendraient saluer ; que, par ailleurs, les cadences imposées par l’entreprise adjudicataire à ses ouvriers obligeaient ces derniers à ne mettre en bière que la partie du corps le plus directement accessible, qu’on renonçait donc à fouiller la tombe à la recherche d’ossements, de papiers ou d’objets permettant de vérifier ou de découvrir l’identité du défunt comme le prévoyait le règlement et qu’on retrouvait fréquemment, ici et là, des os dont nul ne pouvait savoir à qui ils appartenaient ; qu’outre un manquement grave et systématique aux instructions données en matière d’exhumation et la livraison de cercueils ne correspondant nullement au marché qui lui avait été attribué, l’entreprise, etc. ». Comme on voit, les phrases de Merlin pouvaient être constituées de plus de deux cents mots ; sur ce plan, dans son ministère, il était considéré comme un artiste.

Le constat fit l’effet d’une bombe.

C’était alarmant pour Pradelle et Cie, mais aussi pour la famille Péricourt, très en vue, et pour le service public qui se contentait de vérifier le travail a posteriori, c’est-à-dire trop tard. Si la chose s’ébruitait, on allait vers un scandale. Dorénavant, les informations concernant cette affaire devraient donc remonter jusqu’au cabinet du directeur de l’administration centrale sans aucun arrêt dans les strates intermédiaires. Et, afin de calmer le fonctionnaire Merlin, on l’assura, par la voie hiérarchique, que son document avait été lu très attentivement, très apprécié, et qu’on y donnerait les suites appropriées dans les plus brefs délais. Merlin, qui avait près de quarante ans d’expérience, comprit immédiatement que son rapport venait d’être enterré et il n’en fut pas autrement surpris. Ce marché du gouvernement recélait sans doute bien des zones d’ombre, le sujet était sensible ; tout ce qui gênait l’administration serait écarté. Merlin savait qu’il n’avait aucun intérêt à devenir encombrant, faute de quoi il serait, encore une fois, déplacé comme une potiche, merci bien. Homme de devoir, il avait fait son devoir. Il se sentait irréprochable.