Merlin se contenta de détailler les trois hommes, le Sauveur qui exhalait une épouvantable odeur d’eau-de-vie de prune, et ses deux acolytes. Le premier, dont le visage en lame de couteau était mangé par une moustache trop grosse pour lui et jaune de tabac, tapotait ses poches de poitrine pour se donner une contenance ; le second, un Arabe qui portait encore ses chaussures, son pantalon et son calot de caporal d’infanterie, se tenait raide, comme pour une revue, dans la position d’un homme qui veut convaincre l’environnement de l’importance de sa fonction.
— Tsitt, tsitt, fit Merlin avec son dentier en renfournant son papier dans sa poche.
Puis il désigna l’empilement de cercueils.
— Et imaginez-vous, reprit-il, que le gouvernement se pose des questions.
Le contremaître arabe se raidit un peu plus encore, son compagnon à moustache sortit une cigarette (il ne sortit pas le paquet, juste la cigarette, comme un homme qui n’a pas envie de partager, qui en a marre des tapeurs). Tout, chez lui, dénotait la petitesse et l’avarice.
— Par exemple, dit Merlin en exhibant soudain trois fiches d’identité, le gouvernement se demande à quels cercueils correspondent ces gaillards-là.
Les fiches, dans les grosses pognes de Merlin, ne semblaient pas plus grandes que des timbres-poste. La question plongea toute l’équipe dans le plus grand embarras.
Après avoir déterré une allée entière de soldats, on obtenait d’un côté une rangée de cercueils, de l’autre une série de fiches d’identité.
Théoriquement, dans le même ordre.
Mais il suffisait que l’une de ces fiches soit mal classée ou absente, pour que toute la rangée soit décalée et que chaque cercueil hérite d’une fiche sans rapport avec son contenu.
Et si Merlin avait, entre les mains, trois fiches ne correspondant à aucun cercueil…, c’est justement que tout avait été décalé.
Il hocha la tête et considéra la partie du cimetière déjà retournée. Deux cent trente-sept soldats avaient été exhumés et transportés quatre-vingts kilomètres plus loin.
Paul était dans le cercueil de Jules, Félicien dans celui d’Isidore et ainsi suite.
Jusqu’à deux cent trente-sept.
Et il était maintenant impossible de savoir qui était qui.
— À qui elles correspondent, ces fiches ? balbutia Sauveur Bénichou en regardant autour de lui comme s’il était soudain désorienté. Voyons voir…
Une idée lui traversa la tête.
— Eh bien, assura-t-il, on allait justement s’en occuper !
Il se tourna vers son équipe qui semblait avoir soudainement rapetissé.
— Hein, les gars ?
Personne ne comprit ce qu’il voulait dire mais personne n’eut le loisir d’y réfléchir.
— Ha, ha ! hurla Merlin. Vous le prenez pour un con ?
— Qui ça ? demanda Bénichou.
— Le gouvernement !
Il avait l’air d’un dément et Bénichou hésita à lui redemander son accréditation.
— Alors, ils sont où, nos trois lascars, hein ? Et les trois bonshommes qui vont vous rester sur les bras à la fin du boulot, vous allez les appeler comment ?
Bénichou se lança alors dans une explication technique laborieuse, à savoir qu’on avait considéré « plus sûr » de regrouper la rédaction des fiches après la constitution d’une rangée entière de cercueils afin de les consigner sur le registre parce que, si on rédigeait la fiche…
— Conneries ! le coupa Merlin.
Bénichou, qui n’y croyait pas lui-même, se contenta de baisser la tête. Son adjoint tapota sa poche de poitrine.
Dans le silence qui suivit, Merlin eut cette curieuse vision d’une immense étendue de tombes militaires : des familles, ici et là, se recueillaient, bras pendants et mains jointes, et Merlin était le seul à voir, comme par transparence, les dépouilles palpiter sous la terre. Et à entendre les soldats hurler leurs noms d’une voix déchirante…
Sur les dégâts déjà commis, c’était irréparable, ces soldats étaient définitivement perdus : sous les croix identifiées dormaient des morts anonymes.
La seule chose à faire maintenant était de repartir d’un bon pied.
Merlin réorganisa le travail, écrivit des consignes en gros caractères, tout cela d’un ton autoritaire et cassant : venez ici, vous, écoutez-moi bien, il menaçait de poursuites si la besogne était mal faite, de contraventions, de limogeage, il terrorisait ; quand il s’éloignait, on l’entendait distinctement : « Les cons. »
Dès qu’il aurait le dos tourné, tout recommencerait, on n’en finirait jamais. Ce constat, loin de le décourager, décuplait sa hargne.
— Venez ici, vous ! Grouillez-vous !
C’est à la moustache jaune de tabac qu’il s’adressait, un homme d’une cinquantaine d’années au visage tellement étroit que les yeux semblaient posés au-dessus des joues, de chaque côté, comme chez les poissons. Figé à un mètre de Merlin, il réprima son geste de tapoter sa poche, préféra sortir une nouvelle cigarette.
Merlin, qui s’apprêtait à parler, s’interrompit un long moment. Il ressemblait à quelqu’un qui cherche un mot, qui l’a sur le bout de la langue, un truc très agaçant.
Le contremaître moustachu ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps d’articuler un son. Merlin venait de lui allonger une gifle retentissante. Sur cette joue plate, la baffe résonna comme un coup de cloche. L’homme recula d’un pas. Tous les regards s’étaient portés vers eux. Bénichou, qui sortait de la cabane où il cachait son remontant, une bouteille de marc de Bourgogne, s’égosilla, mais tous les ouvriers du chantier étaient déjà en mouvement. L’homme à la moustache, sidéré, se tenait la joue. Merlin fut vite encerclé d’une véritable meute, et si ce n’avait été son âge, son étonnant physique, l’ascendant qu’il avait pris depuis le début de l’inspection, ses battoirs énormes, ses godasses monstrueuses, il aurait pu s’inquiéter pour son sort ; au lieu de quoi, il écarta tout le monde avec assurance, fit un pas, se rapprocha de sa victime, fouilla sa poche de poitrine en criant « Ha, ha ! » et il en sortit le poing fermé. De l’autre main, il attrapa l’homme par le cou, il voulait l’étrangler, c’était visible.
— Oh là ! hurla Bénichou, qui venait d’arriver en titubant.
Sans lâcher le cou de l’homme qui commençait à changer de couleur, Merlin tendit le poing fermé vers le chef de chantier, puis l’ouvrit.
Une gourmette en or apparut avec une petite plaque, retournée du mauvais côté. Merlin relâcha sa proie qui se mit à tousser à en vomir ses poumons et il se tourna vers Bénichou.
— Il s’appelle comment, votre gars ? demanda Merlin. Son prénom ?
— Euh…
Sauveur Bénichou, vaincu et désarmé, adressa à son contremaître un regard navré.
— Alcide, murmura-t-il à regret.
Ce fut à peine audible, mais cela n’avait aucune importance.
Merlin retourna la gourmette, comme s’il s’était agi d’une pièce de monnaie qu’on avait jouée à pile ou face.
Sur la plaque, un prénom gravé : Roger.
30
Dieu, quelle matinée ! On aimerait en avoir tous les jours ! Comme tout cela s’annonçait bien !
D’abord, les œuvres. Cinq retenues par la commission. Toutes plus magnifiques les unes que les autres. Des merveilles. Du concentré de patriotisme. À vous arracher les larmes. Et donc, Labourdin s’était préparé à son triomphe : la présentation des projets au président Péricourt. Pour cela, il avait commandé spécialement aux services techniques de la mairie un portique en fer forgé à la dimension de son grand bureau, afin de suspendre les dessins et de les mettre en valeur, comme il avait vu dans une exposition au Grand Palais où il était allé une fois. Péricourt pourrait circuler librement entre les cartons, marcher lentement, les mains dans le dos, s’extasiant devant celui-ci (France éplorée, mais victorieuse) — le préféré de Labourdin —, détaillant celui-là (Les Morts triomphants), s’arrêtant, hésitant. Labourdin voyait déjà le président se tourner vers lui, admiratif et embarrassé, ne sachant que choisir… C’est alors qu’il prononcerait SA phrase, pesée, dosée, mesurée, une phrase parfaitement cadencée, propre à souligner à la fois son goût en matière d’esthétique et son sens de la responsabilité :