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— Président, si je puis me permettre…

Là, il s’approcherait de la France éplorée comme s’il voulait lui mettre la main autour de l’épaule.

— … il me semble que cette œuvre magistrale traduit parfaitement tout ce que nos Compatriotes souhaitent exprimer de Douleur et de Fierté.

Les majuscules faisaient intimement partie de la phrase. Impeccable. D’abord, cette « œuvre magistrale », une trouvaille, puis Compatriotes, qui sonnait mieux qu’électeurs, et Douleur. Labourdin restait pantois devant son propre génie.

Vers dix heures, le portique déployé dans son bureau, on avait procédé à l’accrochage. Il fallait grimper pour fixer les travaux à la barre transversale, les équilibrer : Mlle Raymond fut appelée.

Dès son entrée dans la pièce, elle comprit ce qu’on attendait d’elle. Instinctivement, elle serra les genoux. Labourdin, au pied de l’escabeau, sourire aux lèvres, se frottait les mains comme un maquignon.

Mlle Raymond monta les quatre marches en soupirant et commença à se tortiller. Oui, quelle magnifique matinée ! Dès l’œuvre accrochée, la secrétaire descendait prestement en retenant sa jupe. Labourdin se reculait pour admirer le résultat, il lui semblait que le coin droit baissait un peu par rapport au gauche, vous ne trouvez pas ? Mlle Raymond fermait les yeux, remontait, Labourdin se précipitait vers l’escabeau ; il n’avait jamais passé plus de temps sous ses jupes. Lorsque tout fut en place, le maire d’arrondissement était dans un état priapique proche de l’apoplexie.

Mais patatras, alors que tout était fin prêt, le président Péricourt décommanda sa venue et envoya un coursier chargé de rapatrier les propositions chez lui. Tout ça pour rien ! se dit Labourdin. Il suivit en fiacre, mais, contrairement à ses attentes, ne fut pas admis à la délibération. Marcel Péricourt voulait être seul. Il était presque midi.

— Faites apporter une collation à monsieur le maire, ordonna M. Péricourt.

Labourdin courut à la jeune bonne, une petite brune ravissante, vite confuse, avec des yeux superbes et une jolie poitrine ferme, et lui demanda s’il pouvait avoir un peu de porto, il dit cela en lui caressant le sein gauche. La jeune fille se contenta de rougir parce que la place était bien payée et qu’elle était nouvelle. Labourdin attaqua le sein droit à l’arrivée du porto.

Dieu, quelle matinée !

Madeleine découvrit le maire ronflant comme une forge. Son gros corps abandonné et, près de lui, sur la table basse, les reliefs du poulet en gelée qu’il avait dévoré entier et la bouteille vide de château-margaux donnaient au tableau une allure de négligence obscène, affligeante.

Elle frappa discrètement au bureau de son père.

— Entre, répondit-il sans hésiter, car il reconnaissait toujours sa manière de faire.

M. Péricourt avait posé les dessins debout contre la bibliothèque, puis avait dégagé la pièce pour, de son fauteuil, les voir tous ensemble. Il n’avait pas bougé depuis plus d’une heure, le regard passant de l’un à l’autre, s’abandonnant à ses pensées. De temps à autre, il se levait, s’approchait, observait un détail, revenait à sa place.

D’abord, il avait été déçu. Ce n’était que cela ? Cela ressemblait à tout ce qu’il connaissait, mais en plus grand. Il ne put s’empêcher de consulter les prix, son cerveau calculateur compara les volumes et les tarifs. Allons, il fallait se concentrer. Choisir. Mais oui, décevant. Il s’était fait toute une idée de ce projet. Maintenant qu’il voyait les propositions… Qu’en attendait-il donc ? Ce serait finalement un monument comme les autres, rien qui puisse calmer les émotions nouvelles qui le submergeaient sans cesse.

Madeleine, sans surprise, éprouva la même impression. Toutes les guerres se ressemblent, tous les monuments aussi.

— Qu’en dis-tu ? demanda-t-il.

— C’est un peu… grandiloquent, non ?

— C’est lyrique.

Puis ils se turent.

M. Péricourt resta dans son fauteuil, comme un roi trônant devant des courtisans morts. Madeleine détailla les projets. Ils convinrent que le meilleur était celui d’Adrien Malendrey, Victoire des martyrs, dont la particularité était d’assimiler les veuves (celle-ci portait un voile de deuil), les orphelins (un garçonnet, les mains jointes, regardait le soldat en priant) aux soldats eux-mêmes, les considérant tous comme des victimes. Sous le ciseau de l’artiste, la nation tout entière devenait une patrie martyre.

— Cent trente mille francs, dit M. Péricourt.

C’était plus fort que lui.

Mais sa fille ne l’entend pas, la voici penchée sur un détail d’une autre œuvre. Elle prend en main la planche, l’élève vers la lumière ; son père approche, il n’aime pas ce projet, Gratitude ; elle non plus, elle le trouve hyperbolique ; non, ce qu’il y a, c’est bête, une broutille, mais… quoi donc ? Là, dans la partie du triptyque intitulée « Vaillants poilus chargeant l’Ennemi », au second plan, ce jeune soldat qui va mourir a un visage très pur, les lèvres charnues, le nez un peu proéminent…

— Attends, dit M. Péricourt, fais voir. (Il se penche à son tour et observe de plus près.) C’est vrai, tu as raison.

Ce soldat ressemble vaguement aux jeunes hommes qu’on trouvait parfois dans les travaux d’Édouard. Ce n’est pas exactement le même, chez Édouard le sujet arborait un léger strabisme et non le regard droit et franc. Et une fossette lui barrait le menton, mais il existe une certaine similitude.

M. Péricourt se lève, replie ses lunettes.

— En art, on voit souvent les mêmes sujets…

Il parlait comme s’il s’y connaissait. Madeleine, qui avait plus de culture, ne voulut pas le contredire. Somme toute, ce n’était qu’un détail, rien d’essentiel. Ce dont son père avait besoin, c’était de faire ériger son monument et de s’intéresser enfin à autre chose. À la grossesse de sa fille, par exemple.

— Ton imbécile de Labourdin dort dans le vestibule, dit-elle en souriant.

Il l’avait oublié, celui-là.

— Qu’il dorme, répondit-il, c’est encore ce qu’il fait de mieux.

Il lui baisa le front. Elle se dirigea vers la porte. De loin, les projets alignés étaient impressionnants, on devinait le volume que cela prendrait, elle avait aperçu les cotes : douze mètres, seize mètres et des hauteurs…!

Ce visage, tout de même…

Une fois seul, M. Péricourt y retourna. Il chercha aussi à le retrouver dans le carnet de croquis d’Édouard, mais les hommes que son fils avait esquissés n’étaient pas des sujets, c’étaient de vrais hommes rencontrés dans les tranchées, tandis que le jeune militaire aux lèvres charnues était un sujet idéalisé. M. Péricourt s’était toujours interdit la moindre vision précise concernant ce qu’il appelait les « goûts affectifs » de son fils. Même en son for intérieur, il ne réfléchissait jamais en termes de « préférence sexuelle » ou quoi que ce soit de cette sorte, trop précise pour lui, choquante. Mais, comme pour ces pensées qui vous semblent surprenantes, dont vous comprenez pourtant qu’elles vous ont, en fait, travaillé souterrainement un long moment avant d’émerger, il se demanda si ce jeune homme avec strabisme et fossette avait été « un ami » d’Édouard. Mentalement, il spécifia : un amour d’Édouard. Et la chose ne lui apparut plus aussi scandaleuse qu’auparavant, seulement troublante ; il ne voulait pas imaginer… Il ne fallait pas que cela soit trop réaliste… Son fils n’était pas « comme les autres », voilà tout. Des hommes comme les autres, il en voyait beaucoup autour de lui, des employés, des collaborateurs, des clients, les fils, les frères des uns ou des autres, et il ne les enviait plus comme autrefois. Il ne parvenait même pas à se souvenir des avantages qu’il leur trouvait à l’époque, quelle supériorité, à ses yeux, ils avaient alors sur Édouard. Il se détestait rétrospectivement pour sa bêtise.