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M. Péricourt s’installa de nouveau devant la galerie des dessins. La perspective, dans son esprit, se modifiait peu à peu. Non qu’il trouvât à ces projets des vertus nouvelles, ils lui semblaient toujours aussi excessivement démonstratifs. C’était son regard qui changeait, comme il arrive que notre perception d’un visage évolue à mesure que nous l’observons, cette femme qu’on jugeait bien jolie tout à l’heure et qui devient banale, cet homme assez laid à qui on découvre un charme dont on se demande comment il avait pu nous échapper. Maintenant qu’il s’y était habitué, ces monuments le calmaient. C’était à cause des matériaux : certains étaient en pierre, d’autres en bronze, des matériaux lourds qu’on imagine indestructibles. Or c’est cela qui avait manqué sur le tombeau familial où le nom d’Édouard ne figurait pas : l’illusion de l’éternité. Il fallait à M. Péricourt que ce qu’il entreprenait là, commander ce monument, le dépasse, dépasse son existence, en durée, en poids, en masse, en volume, que ce soit plus fort que lui, que cela ramène son chagrin à une dimension naturelle.

Les propositions étaient accompagnées du dossier de soumission comprenant le curriculum vitae des artistes, les tarifs, le calendrier de réalisation. M. Péricourt lut la lettre de présentation du projet de Jules d’Épremont et n’apprit rien, mais il feuilleta tous les autres dessins où l’on voyait l’œuvre de profil, de dos, en perspective, dans son environnement urbain… Le jeune soldat du second plan était toujours là, avec ce visage sérieux… Ce fut suffisant. Il ouvrit la porte, appela, en vain.

— Labourdin, bon Dieu ! cria-t-il, agacé, en secouant le maire à l’épaule.

— Hein, quoi, c’est qui ?

Les yeux chassieux, l’air de ne plus se souvenir de l’endroit où il se trouvait, de ce qu’il faisait là.

— Venez ! dit M. Péricourt.

— Moi ? Où ça ?

Labourdin tangua jusqu’au bureau en se frottant le visage pour reprendre ses esprits, balbutiant des excuses que Péricourt n’écouta pas.

— Celui-ci.

Labourdin commençait à se ressaisir. Il comprit alors que le projet retenu n’était pas celui qu’il aurait recommandé, mais se dit qu’au fond sa phrase pouvait parfaitement convenir à tous les monuments. Il se racla la gorge :

— Président, annonça-t-il, si je puis me permettre…

— Quoi ? demanda Péricourt sans le regarder.

Il avait rechaussé ses lunettes, il était en train d’écrire, debout, sur un coin de son bureau, satisfait de sa décision, sentant qu’il accomplissait là quelque chose dont il pourrait être fier, quelque chose de bon pour lui.

Labourdin prit une large respiration, bomba le torse.

— Cette œuvre, président, il me semble que cette œuvre magistrale…

— Tenez, le coupa Péricourt, voici un chèque pour arrêter le projet et les premiers travaux. Prenez toutes les garanties concernant l’artiste, évidemment ! Et aussi sur l’entreprise qui va fabriquer ! Et soumettez le dossier au préfet. S’il y a le moindre problème, appelez-moi, j’interviendrai. Autre chose ?

Labourdin saisit le chèque. Non, il n’y avait pas autre chose.

— Ah, dit alors M. Péricourt, je veux rencontrer l’artiste, ce… (il chercha le nom) Jules d’Épremont. Faites-le venir.

31

L’atmosphère à la maison n’était pas à l’euphorie. Sauf pour Édouard, mais lui ne se comportait jamais comme les autres ; depuis des mois, il se marrait tout le temps, impossible de lui faire entendre raison. Comme s’il ne comprenait pas la gravité de ce qui se passait. Albert ne voulait pas trop penser à sa consommation de morphine qui avait atteint des quantités comme jamais, on ne peut pas avoir l’œil partout, et il avait déjà son lot de problèmes insolubles. Il avait ouvert, dès son arrivée dans la banque où il travaillait, un compte au nom du Souvenir Patriotique pour encaisser les fonds qui arriveraient…

Soixante-huit mille deux cent vingt francs. Voilà. Le beau résultat…

Trente-quatre mille chacun.

Albert n’avait jamais possédé autant d’argent, mais il fallait comparer le bénéfice avec les risques. Il encourait trente ans de prison pour avoir détourné moins de cinq ans du salaire d’un ouvrier. C’était proprement ridicule. Nous étions le 15 juin. La grande braderie aux monuments aux morts s’achevait dans un mois, et rien. Ou presque.

— Comment ça, rien ? écrivit Édouard.

Ce jour-là, malgré la chaleur, il portait un masque nègre, très haut, qui lui recouvrait toute la tête. Au-dessus du crâne, trônaient deux cornes enroulées sur elles-mêmes comme celles d’un bélier, et, à partir du point lacrymal, deux lignes pointillées d’un bleu presque phosphorescent descendaient, comme des larmes joyeuses, jusqu’à une barbe bariolée qui s’épanouissait en éventail. Le tout peint dans des ocres, des jaunes, des rouges lumineux ; il y avait même, à la limite du front et du couvre-chef, la sinuosité ronde et veloutée, d’un vert profond, d’un petit serpent si criant de vérité qu’on l’aurait dit en train de glisser lentement, dans un mouvement continu, autour de la tête d’Édouard, comme s’il se mordait la queue. Le masque coloré, vif, gai, tranchait avec le moral d’Albert qui, lui, se déclinait en noir et blanc, et plus souvent en noir.

— Bah non, rien ! hurla-t-il en tendant les comptes à son camarade.

— Attends ! répondit comme toujours Édouard.

Louise se contenta de baisser légèrement la tête. Elle avait les mains dans la pâte à papier, qu’elle malaxait tendrement, matériau pour les prochains masques. Elle regardait la bassine émaillée d’un air rêveur, indifférente aux éclats de voix ; elle en avait déjà tant entendu avec ces deux-là…

Les comptes d’Albert étaient précis : dix-sept croix, vingt-quatre torches, quatorze bustes, des choses qui ne rapportaient rien ; quant aux monuments, neuf seulement ! Et encore ! Pour deux d’entre eux, les mairies n’avaient payé que le quart de l’acompte au lieu de la moitié et sollicitaient un délai pour le solde. On avait fait imprimer trois mille reçus pour accuser réception des commandes, on en avait rédigé soixante…

Édouard refusait de quitter le pays avant d’avoir palpé un million, ils ne disposaient pas du dixième.

Et, chaque jour, approchait le moment où la supercherie serait découverte. Peut-être même la police avait-elle déjà entamé son enquête. Aller chercher le courrier à la poste du Louvre provoquait chez Albert des frissons glacés le long de l’épine dorsale ; vingt fois, devant la boîte ouverte, il pensa pisser dans son pantalon en apercevant quelqu’un marcher dans sa direction.