— De toute manière, lança-t-il à Édouard, tant que ça ne t’arrange pas, tu ne crois à rien !
Il jeta le livre de comptes par terre et enfila son manteau. Louise continua à pétrir sa pâte, Édouard pencha la tête. Albert se mettait souvent en rage et, incapable d’exprimer des sentiments qui l’asphyxiaient, quittait l’appartement pour ne revenir que tard dans la nuit.
Ces derniers mois l’avaient beaucoup éprouvé. À la banque, tout le monde le pensait malade. On ne s’en étonnait pas, les anciens combattants avaient chacun leurs stigmates, mais cet Albert semblait plus choqué que les autres : cette nervosité perpétuelle, ces réflexes paranoïdes… Comme il était néanmoins un gentil collègue, chacun y allait de son conseil : faites-vous masser les pieds, mangez de la viande rouge, vous avez essayé la décoction de bractées de tilleul ? Lui se contentait de se regarder dans la glace le matin en se rasant et de constater qu’il avait une tête de déterré.
À cette heure-là, Édouard faisait déjà crépiter la machine à écrire en gloussant de plaisir.
Les deux hommes ne vivaient pas les mêmes choses. Le moment tant attendu de la réussite de leur ahurissant projet, qui aurait dû être celui d’une communion, d’une ivresse partagée, d’une victoire, les séparait.
Édouard, toujours sur son nuage, indifférent aux conséquences, ne doutant jamais du succès, exultait en répondant aux courriers qui arrivaient. Il se délectait à parodier le style administrativo-artistique qu’il avait imaginé être celui de Jules d’Épremont, tandis qu’Albert, rongé d’angoisse, de regrets, et aussi de rancune, maigrissait à vue d’œil, devenant l’ombre de lui-même.
Plus que jamais, il rasait les murs, dormait mal, une main sur sa tête de cheval qu’il transportait avec lui d’un bout à l’autre de la maison ; s’il avait pu, il serait allé travailler avec parce que l’idée même de se rendre le matin à la banque lui retournait l’estomac et que son cheval représentait sa seule et ultime protection, son ange gardien. Il avait dérobé quelque vingt-cinq mille francs, et, grâce aux premiers acomptes des mairies, comme il se l’était promis, et malgré les récriminations d’Édouard, il avait intégralement remboursé son employeur. Il devait tout de même courir sans cesse au-devant des inspecteurs et des vérificateurs parce que les fausses écritures, elles, continuaient d’exister et de prouver qu’il y avait eu malversation. Il était contraint d’en inventer toujours de nouvelles pour masquer les anciennes. Si on le confondait, on enquêterait, on découvrirait tout… Il fallait partir. Avec ce qui restait une fois la banque remboursée : vingt mille francs chacun ! Albert, désemparé, se rendait compte maintenant combien il avait cédé facilement à un effet de panique, après cette rencontre inopinée et douloureuse avec le Grec. « C’est tout à fait Albert ! aurait dit Mme Maillard si elle l’avait su. Comme il est assez peureux de nature, il choisit toujours la solution la moins courageuse. Vous me direz, c’est certainement pour ça qu’il est revenu entier de la guerre, mais en temps de paix, c’est vraiment pénible. S’il trouve une femme un jour, la pauvre devra avoir les nerfs solides… »
Albert chassa l’image de sa mère, dont il ne connaissait pas encore le prénom. « S’il trouve une femme un jour… » En pensant à Pauline, il eut soudain envie de s’enfuir seul, de ne plus voir personne, jamais. Quand il imaginait son avenir s’ils étaient pris, il ressentait de curieuses nostalgies, assez malsaines. Certains moments au front, avec le recul, avec la paix et son cortège d’ennuis, lui apparaissaient comme une période presque heureuse, simple, et quand il regardait sa tête de cheval, son trou d’obus devenait presque un refuge désirable.
Quel gâchis, cette histoire…
Pourtant, tout avait bien commencé. Dès que le catalogue était arrivé dans les mairies, les demandes de renseignements avaient afflué. Douze, vingt, vingt-cinq lettres certains jours. Édouard y consacrait tout son temps, se montrait infatigable.
À l’arrivée du courrier, il poussait des cris de joie, glissait une feuille de papier à lettres à l’en-tête du Souvenir Patriotique dans la machine à écrire, plaçait les Trompettes d’Aïda sur le gramophone, montait le son, levait le doigt en l’air comme s’il cherchait d’où venait le vent et plongeait sur le clavier avec ravissement, comme un pianiste. Ce n’était pas pour l’argent qu’il avait imaginé cette affaire, mais pour vivre cette euphorie, la volupté d’une provocation inouïe. Cet homme sans visage adressait au monde un gigantesque pied de nez ; cela générait en lui un bonheur fou, l’aidait à renouer avec ce qu’il avait toujours été et qu’il avait failli perdre.
Presque toutes les demandes des clients concernaient des aspects pratiques : les modes de fixation, les garanties, le système d’emballage, les normes techniques auxquelles devaient obéir les socles… Sous la plume d’Édouard, Jules d’Épremont avait réponse à tout. Il rédigeait des courriers extrêmement informés, totalement rassurants et personnalisés. Des lettres qui donnaient confiance. Les édiles ou les instituteurs secrétaires de mairie expliquaient fréquemment leur projet, mettant involontairement en lumière la dimension immorale de cette escroquerie parce que l’État ne contribuait à ces achats de monuments que de manière symbolique et « en proportion de l’effort et des sacrifices consentis par les villes en vue de glorifier, etc. ». Les municipalités mobilisaient ce qu’elles pouvaient, qui souvent n’était pas grand-chose, l’essentiel reposait donc… sur des souscriptions populaires. Des individus, des écoles, des paroisses, des familles entières y allaient de leur obole pour que le nom d’un frère, d’un fils, d’un père, d’un cousin soit à jamais gravé sur un monument commémoratif qui trônerait au centre du village ou à côté de l’église, pour l’éternité, croyaient-ils. Devant la difficulté de réunir les sommes assez rapidement pour profiter de la promotion exceptionnelle proposée par le Souvenir Patriotique, bien des courriers sollicitaient des arrangements, des aménagements concernant le règlement. Était-il possible « de retenir un modèle en bronze avec une avance de six cent soixante francs seulement » ? Cela faisait tout de même quarante-quatre pour cent de l’acompte au lieu des cinquante exigés, plaidait-on. « Mais, voyez-vous, les fonds rentrent un peu lentement. Nul doute que nous serons à même de faire face à l’échéance, nous nous y engageons. » « Les enfants des écoles ont été mobilisés pour procéder à des quêtes auprès de la population », expliquait-on ailleurs. Ou encore : « Mme de Marsantes compte léguer à la ville une partie de sa fortune. Dieu nous préserve de sa disparition, mais n’est-ce pas une garantie acceptable pour l’achat d’un beau monument pour Chaville-sur-Saône qui a perdu près de cinquante jeunes hommes et doit subvenir à la subsistance de vingt orphelins ? »
Cette date butoir du 14 juillet, si proche, en effrayait plus d’un. À peine le temps de consulter le conseil municipal. Mais l’offre était tellement attractive !
Édouard-Jules d’Épremont, grand seigneur, accordait tout ce qu’on voulait, ristournes exceptionnelles, délais, jamais aucun problème.
Il commençait généralement par complimenter chaudement son interlocuteur de l’excellence de son choix. Qu’il souhaite acquérir À l’attaque !, une simple torche funéraire ou le Coq foulant un casque boche, il reconnaissait discrètement qu’il nourrissait lui-même une secrète prédilection pour ce modèle. Édouard adorait cet instant de l’aveu prétentieux dans lequel il mettait tout le ridicule vu chez ses professeurs compassés et satisfaits des Beaux-Arts.