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Concernant les projets composites (lorsque, par exemple, on envisageait d’apparier la Victoire avec le Poilu mourant en défendant le drapeau), Jules d’Épremont se disait toujours enthousiaste, n’hésitant pas à féliciter son correspondant de la finesse de son approche artistique, s’avouant même surpris par l’inventivité et le bon goût de cette combinaison. Il se montrait tour à tour compatissant sur le plan financier, généreux dans sa compréhension, excellent technicien, parfaitement informé et maître de son ouvrage. Non, assurait-il, pas de problème avec l’enduit-ciment, et oui, la stèle pouvait être conçue avec de la brique à la française, oui absolument, en granit aussi, tout à fait, et naturellement tous les modèles du Souvenir Patriotique étaient agréés, d’ailleurs le certificat estampillé du ministère de l’Intérieur accompagnerait la livraison de l’œuvre. Il n’y avait aucun exemple qu’une difficulté n’eût trouvé, sous sa plume, une solution simple, pratique et apaisante. Il rappelait obligeamment à ses interlocuteurs la liste des pièces nécessaires à l’obtention de la maigre subvention de l’État (délibération du conseil municipal, croquis du monument, avis de la commission chargée du point de vue artistique, devis estimatif de la dépense, indication des voies et moyens), délivrait quelques conseils en la matière et rédigeait un superbe récépissé de commande qui valait versement de l’acompte.

La touche finale aurait mérité, à elle seule, de figurer dans les annales de la parfaite arnaque. À la fin du chapitre : « J’admire l’excellence de votre goût et l’ingéniosité de la composition que vous avez choisie », avec des circonlocutions qui traduisaient son hésitation et son scrupule, Édouard écrivait souvent, en adaptant ce passage à toutes les combinaisons qui se présentaient : « Votre projet constituant un agencement dans lequel le goût le plus artistique se conjugue admirablement avec le sens le plus patriotique, je vous consens, au-delà de la remise déjà accordée cette année, une réduction supplémentaire de 15 %. Considérant cet effort tout à fait exceptionnel (que je vous conjure de ne point ébruiter !), je vous demanderais de régler l’acompte initial dans sa totalité. »

Édouard admirait parfois sa page à bout de bras en poussant des gloussements de contentement. Ce vaste courrier, qui l’occupait énormément, laissait, selon lui, présager de la réussite de l’opération. On continuait d’en recevoir, la boîte postale ne désemplissait pas.

Albert, lui, renâclait.

— Tu n’en fais pas un peu trop ? demandait-il.

Il imaginait sans peine à quel point ces lettres toutes pleines de miséricorde aggraveraient les charges qui pèseraient contre eux s’ils étaient arrêtés.

Édouard, lui, d’un geste royal, montrait qu’il était un grand seigneur.

— Soyons compatissants, mon cher ! griffonnait-il pour répondre à Albert. Cela ne coûte rien et ces gens ont besoin d’encouragements. Ils participent à une œuvre magnifique ! En fait, ce sont des héros, non ?

Albert était un peu choqué : traiter de héros, par dérision, des gens qui se cotisaient pour un monument…

Édouard retirait alors brusquement son masque et exhibait son visage, ce trou béant et monstrueux au-dessus duquel le regard, seule trace vivante et humaine, vous fixait avec intensité.

Albert ne le voyait plus très souvent, ce reste de visage, cette horreur, parce que Édouard passait sans cesse d’un masque à l’autre. Il arrivait même qu’il s’endorme sous les traits d’un guerrier indien, d’un oiseau mythologique, d’une bête féroce et joyeuse. Albert, qui se réveillait toutes les heures, s’approchait de lui et avec des précautions de jeune père lui retirait son masque. Dans la pénombre de la pièce, il regardait alors son camarade dormir, frappé, si ce n’avait été ce rouge omniprésent, par l’effrayante ressemblance de ce qui restait de cette face avec certains mollusques céphalopodes.

En attendant, et malgré l’énergie qu’Édouard mettait à répondre à ces nombreuses demandes, les commandes fermes n’arrivaient pas.

— Pourquoi ? demandait Albert d’une voix blanche. Que se passe-t-il ? On dirait qu’ils ne sont pas convaincus par les réponses…

Édouard mimait une sorte de danse du scalp, Louise pouffait de rire. Albert, au bord de la nausée, reprenait ses comptes, vérifiait.

Il ne se souvenait plus de son état d’esprit d’alors, tant l’inquiétude avait ensuite tout submergé, mais les premiers paiements, à la fin mai, avaient créé une certaine euphorie. Albert avait exigé que les fonds soient d’abord consacrés à rembourser la banque, ce qu’Édouard avait évidemment contesté.

— À quoi ça sert de rembourser une banque ? avait-il écrit sur le grand cahier. On va s’enfuir avec des fonds volés de toute façon ! Voler ceux d’une banque, c’est tout de même le moins immoral !

Albert n’en démordit pas. Il s’était coupé, une fois, en parlant de la Banque d’escompte et de crédit industriel, mais visiblement Édouard ne savait rien des affaires de son père, le nom lui était étranger. Pour se justifier devant son camarade, il ne pouvait décemment pas ajouter que M. Péricourt avait été bien bon de lui proposer cet emploi et qu’il répugnait à l’arnaquer davantage. C’était une morale élastique, bien sûr, puisque, par ailleurs, il tentait d’escroquer des inconnus, dont pas mal de condition modeste, qui cotisaient afin d’ériger un monument en souvenir de leurs morts, mais M. Péricourt, il le connaissait personnellement, ce n’était pas pareil, et depuis Pauline, en plus… Bref, il ne pouvait s’empêcher de le considérer un peu comme son bienfaiteur.

Peu convaincu par les étranges raisons d’Albert, Édouard avait cédé et les premiers règlements remboursèrent la banque.

Après quoi, ils avaient, chacun à sa manière, effectué une dépense symbolique, s’étaient fait un petit plaisir, promesse de l’avenir florissant qui les attendait peut-être.

Édouard avait acheté un gramophone d’excellente qualité et pas mal de disques, dont quelques marches militaires. Malgré sa jambe raide, il adorait défiler dans l’appartement au pas cadencé, en compagnie de Louise, et en portant un masque de soldat caricatural franchement ridicule. Il y avait aussi de l’opéra auquel, Albert ne comprenait rien, et le Concerto pour clarinette de Mozart qui, certains jours, passait et repassait sans arrêt comme si le disque était rayé. Édouard portait toujours les mêmes vêtements, un roulement de deux pantalons, de deux tricots et deux chandails qu’Albert amenait à laver une semaine sur deux.

Albert, lui, avait acheté des chaussures. Et un costume. Et deux chemises. Rien que de la qualité, de la vraie, cette fois. Il avait été rudement bien inspiré parce que c’est à ce moment-là qu’il avait rencontré Pauline. Depuis, les choses étaient infiniment plus compliquées. Avec cette femme, comme avec la banque, il avait suffi d’un mensonge de départ pour se trouver condamné à une effroyable course en avant. Comme avec les monuments. Mais qu’avait-il donc fait au bon Dieu pour être sans cesse dans l’obligation de cavaler devant une bête fauve menaçant de le dévorer ? C’est pour cela qu’il avait dit à Édouard que le masque de lion (en fait, un animal mythologique, mais Édouard ne le reprenait pas sur ces détails-là) était très beau, certes, magnifique même, mais lui donnait des cauchemars et qu’il apprécierait de le voir remisé une bonne fois pour toutes. Édouard s’était exécuté.

Et donc Pauline.