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Une histoire de décision du conseil d’administration de la banque.

On murmurait que, depuis quelque temps, M. Péricourt n’était plus trop à ses affaires. On l’avait moins vu et ceux qui le croisaient constataient qu’il avait beaucoup vieilli. Peut-être la conséquence du mariage de sa fille ? Ou les soucis, les responsabilités ? Personne n’aurait songé à la mort de son fils : le lendemain du jour où il avait appris son décès, il avait participé à une importante assemblée générale d’actionnaires avec sa sûreté coutumière, tout le monde l’avait trouvé très courageux de poursuivre sa tâche malgré ses malheurs.

Mais le temps avait passé. M. Péricourt n’était plus ce qu’il avait été. La semaine précédente, justement, il s’était soudainement excusé, continuez sans moi ; il n’y avait plus de décision essentielle à prendre, mais tout de même, le président n’avait pas donné l’habitude de déserter, il aurait plutôt eu tendance à vouloir tout décider seul, à n’admettre les débats que sur des sujets mineurs sur lesquels, de toute manière, il avait déjà tranché. Et donc, vers quinze heures, il était parti. On avait su un peu plus tard qu’il n’était pas rentré chez lui, certains évoquant une visite chez son médecin, d’autres la présence d’une femme là-dessous. Seul le gardien du cimetière, qui n’était pas convié à ces conversations, aurait pu dire où il se trouvait réellement.

Vers seize heures, comme M. Péricourt devait absolument signer le procès-verbal de la réunion afin que ses ordres soient ratifiés et, le plus rapidement possible, mis en application (il n’aimait pas que ça traîne), on décida d’envoyer le document chez lui. Et on se souvint d’Albert Maillard. Personne, à la banque, ne savait le lien existant entre le patron et cet employé, on était seulement certain que le second devait sa place au premier. Là aussi, les rumeurs les plus folles avaient couru, mais Albert, avec ses rougeurs intempestives, ses craintes de tout, sa nervosité, sa manière de sursauter au premier bruit, avait découragé toutes les hypothèses. Le directeur général se serait volontiers rendu en personne au domicile du président Péricourt, mais, jugeant que se livrer à une tâche subalterne de coursier était peu conforme à sa position, il fit envoyer Albert.

Dès qu’il reçut l’ordre, Albert se mit à trembler. Ce garçon était incompréhensible. On dut le presser, lui tendre son manteau, le pousser vers la sortie ; il semblait si perturbé qu’on se demanda s’il n’allait pas perdre le document quelque part sur la route. On appela un taxi, on paya l’aller et le retour, on recommanda discrètement au chauffeur d’avoir l’œil sur lui.

— Arrêtez-moi ! hurla Albert lorsqu’ils atteignirent le parc Monceau.

— Mais, ce n’est pas encore là…, risqua le chauffeur.

On lui avait confié une mission délicate et voilà que les ennuis commençaient.

— Tant pis, cria Albert, arrêtez-vous !

Quand un client devient furieux, le mieux est de le faire descendre, Albert descendit ; attendre qu’il s’éloigne de quelques pas ; le chauffeur vit Albert marcher d’un pas chancelant dans le sens opposé à l’adresse où il était censé se rendre ; et quand on vous a réglé d’avance, vous démarrez le plus vite possible, légitime défense.

Albert ne s’en rendit pas compte, hanté qu’il était depuis son départ de la banque par l’idée de se trouver nez à nez avec Pradelle. Il imaginait déjà la scène, le capitaine le tenant d’une poigne ferme à l’épaule, se penchant et lui demandant :

— Tiens donc, soldat Maillard, vous rendez une petite visite à votre bon capitaine d’Aulnay-Pradelle ? Comme c’est aimable… Venez un peu par ici…

Et disant cela, il l’entraînait dans un couloir qui devenait une cave, il fallait s’expliquer ; Pradelle le giflait, puis l’attachait, le torturait, et quand Albert était contraint de lui avouer qu’il vivait avec Édouard Péricourt, qu’il avait volé de l’argent à la banque, que tous deux s’étaient lancés dans une escroquerie sans nom, Pradelle partait d’un grand rire, levait les yeux au ciel, appelait le courroux des dieux qui aussitôt envoyaient sur Albert une quantité de terre égale à celle déplacée par un obus de quatre-vingt-quinze quand vous êtes déjà au fond du trou et que vous tenez serré contre vous le masque d’une tête de cheval avec laquelle vous vous apprêtez à vous présenter au paradis des impuissants.

Albert, comme la première fois, tourna, hésita, revint sur ses pas, tétanisé par le risque de rencontrer le capitaine Pradelle, celui d’avoir à s’entretenir avec M. Péricourt à qui il volait de l’argent, celui de se trouver face à la sœur d’Édouard à qui il pouvait révéler que son frère était encore en vie. Il chercha comment faire porter à M. Péricourt le document qu’il serrait contre lui avec une force de damné sans avoir à entrer dans la maison.

Trouver quelqu’un pour le remplacer, voilà ce qu’il fallait.

Il regretta que le chauffeur fût parti, il aurait pu se garer deux rues plus loin, faire la commission et revenir, Albert aurait gardé son taxi…

C’est à ce moment-là que Pauline apparut.

Albert se tenait sur le trottoir d’en face, l’épaule rasant le mur ; il la vit, et avant d’avoir compris que la jeune femme était la solution de son problème, elle devint l’incarnation d’un autre souci. Il avait bien souvent pensé à elle, la jolie petite bonne qui avait tant ri de le voir avec ses chaussures idiotes.

Il se jeta aussitôt dans la gueule du loup.

Elle était pressée, peut-être en retard pour prendre son service. Tout en marchant, elle avait déjà entrouvert son manteau, laissant apercevoir une robe bleu clair à mi-mollet et une ceinture ample à taille basse. Elle portait un foulard assorti. Elle grimpa rapidement les quelques marches du perron et disparut.

Quelques minutes plus tard, Albert sonnait à la porte, elle ouvrit, le reconnut, il bomba le torse parce que depuis leur première rencontre, il avait acheté de nouvelles chaussures et, en jeune femme sagace, elle remarqua aussi qu’il possédait un nouveau manteau, une belle chemise, une cravate de qualité et toujours ce visage si drôle qu’on aurait dit qu’il venait de faire sous lui.

Allez savoir ce qui passa dans sa tête, elle se mit à rire. La scène se reproduisait, presque identique, à six mois de distance. Mais les choses ne pouvaient être les mêmes, ils restèrent l’un en face de l’autre, comme si c’était elle qu’il était venu voir, ce qui, d’une certaine manière, était un peu vrai.

Un silence s’installa. Dieu que cette petite Pauline était jolie, l’air de l’amour même. Vingt-deux, vingt-trois ans, un sourire à vous hérisser le poil, des lèvres satinées découvrant des dents magnifiques, admirablement alignées, et ces yeux, cette coiffure très courte comme on faisait maintenant, qui mettait en valeur la nuque, la gorge, tiens, à propos de gorge, elle portait un tablier et un chemisier blancs, pas difficile d’imaginer les seins qu’elle avait. Une brune. Depuis Cécile, il n’avait jamais pensé à une brune, il n’avait même jamais pensé à rien.

Pauline regarda le dossier qu’il pétrissait entre ses mains. Albert se souvint de la raison de sa visite mais aussi de la crainte qu’il avait des mauvaises rencontres. Il était entré, l’urgent était maintenant de ressortir, vite.

— Je viens de la banque, dit-il bêtement.

Elle ouvrit la bouche en rond. Sans le vouloir, il avait produit son petit effet : la banque, pensez donc.

— C’est pour le président Péricourt, ajouta-t-il.

Et comme il avait perçu qu’il prenait de l’importance, il ne put s’empêcher de préciser :

— Je dois le remettre en main propre…