Выбрать главу

Le président Péricourt ne se trouvait pas chez lui ; la jeune fille lui proposa de l’attendre, elle ouvrit la porte du salon, Albert retomba sur terre : rester là était une folie, déjà être entré…

— Non, non, merci.

Il tendit le document. Tous deux s’aperçurent qu’il était mouillé de transpiration, Albert voulut le sécher contre sa manche, le dossier tomba à terre, toutes les pages en désordre, les voici aussitôt à quatre pattes, vous imaginez la scène…

C’est ainsi qu’il était entré dans la vie de Pauline. Vingt-cinq ans ? On n’aurait pas dit. Pas vierge, mais vertueuse. Elle avait perdu un fiancé en 17, et personne depuis, assurait-elle. Pauline mentait joliment. Avec Albert, ils se touchèrent très vite, mais elle ne voulait pas aller plus loin, car pour elle, c’était du sérieux. Albert lui plaisait avec son visage naïf, émouvant. Il provoquait chez elle des envies maternantes et disposait d’une jolie situation, comptable dans une banque. Comme il connaissait les patrons, une belle carrière l’attendait sans doute.

Elle ne savait pas combien il gagnait, mais ce devait être confortable parce qu’il l’invita tout de suite dans de bons restaurants, pas luxueux, mais avec une cuisine de qualité et une clientèle bourgeoise. Il prenait des taxis, au moins pour la reconduire. Il l’emmena aussi au théâtre, sans lui dire qu’il y mettait les pieds pour la première fois, proposa l’Opéra en demandant conseil à Édouard, mais Pauline préférait le music-hall.

L’argent d’Albert commençait à filer, son salaire était loin de suffire et il avait déjà pas mal puisé dans sa part du maigre butin.

Aussi, maintenant qu’on voyait que les fonds n’arriveraient plus guère, s’interrogeait-il : comment sortir du piège dans lequel, pour le coup, il s’était jeté seul, sans l’aide de personne ?

Pour continuer de courtiser Pauline, il se demanda s’il ne devrait pas « emprunter » de nouveau de l’argent à la banque de M. Péricourt.

32

Henri était né dans une famille ruinée dont il avait vu, toute sa jeunesse, la déliquescence s’aggraver, il n’avait assisté qu’à des débâcles. Maintenant qu’il s’apprêtait à remporter sur le destin une victoire définitive, pas question de se laisser arrêter par un raté de fonctionnaire. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agissait. Il allait le renvoyer à la niche, le petit inspecteur ! Pour qui se prenait-il, d’abord ?

Une large part d’autosuggestion se dissimulait derrière cette assurance affichée. Henri avait besoin de croire en son succès et n’imaginait pas une seconde que, dans ces temps de crise, par définition favorables aux grandes fortunes, il ne pût tirer avantageusement son épingle du jeu. Toute la guerre le lui avait prouvé : il ne craignait pas l’adversité.

Encore que, cette fois, l’atmosphère fût un peu différente…

Ce n’était pas la nature des obstacles qui l’inquiétait, mais leur succession.

Sur la réputation attachée aux noms de Péricourt et d’Aulnay-Pradelle, l’administration ne s’était pas, jusqu’alors, montrée trop regardante. Mais voici que ce minable du ministère pondait un nouveau rapport après sa visite inopinée à Pontaville-sur-Meuse où il était question de vols d’objets, de trafics…

Et d’ailleurs, avait-il le droit d’inspecter sans prévenir ?

Quoi qu’il en soit, l’administration, cette fois, s’était révélée moins conciliante. Henri avait aussitôt demandé à être reçu. Ça n’avait pas été possible.

— On ne peut pas couvrir… toutes ces choses, voyez-vous, lui avait-on expliqué au téléphone. Jusqu’ici, il s’agissait de petites difficultés techniques. Quoique, tout de même…

À l’autre bout du fil, la voix était devenue plus embarrassée, plus feutrée, comme si on s’entretenait d’un secret, qu’on craignait d’être entendu.

— … ces cercueils qui ne correspondent pas aux normes prévues au marché…

— Mais je vous l’ai expliqué ! tonna Henri.

— Oui, je sais ! Une erreur à la fabrication, bien sûr… Mais cette fois, à Pontaville-sur-Meuse, ce n’est pas pareil, comprenez-vous. Des dizaines de soldats enterrés sous un nom qui n’est pas le leur, c’est déjà très embarrassant, mais que disparaissent leurs valeurs personnelles…

— Oh, là, là ! s’était esclaffé Henri en riant très fort. Vous m’accusez de dépouiller les cadavres maintenant ?

Le silence qui suivit l’impressionna.

L’affaire devenait grave parce qu’il n’était pas question d’un objet, ni même de deux…

— On dit qu’il s’agit de tout un système…, d’une organisation à l’échelle du cimetière. Le rapport est très sévère. Tout cela s’est fait dans votre dos, bien sûr, vous n’êtes pas en cause à titre personnel !

— Ha, ha, ha ! Encore heureux !

Mais le cœur n’y était pas. Personnelle ou non, la critique pesait lourd. Il aurait tenu Dupré, il lui aurait fait passer un sale quart d’heure ; du reste, il ne perdait rien pour attendre.

Henri se souvint alors que les changements de stratégie avaient permis le succès des guerres napoléoniennes.

— Vous pensez vraiment, demanda-t-il, que les sommes attribuées par le gouvernement permettent de sélectionner des personnels parfaitement compétents, irréprochables ? Qu’avec ces prix-là, on a les moyens de procéder à des recrutements sévères, de n’embaucher que des ouvriers triés sur le volet ?

En son for intérieur, Henri savait qu’il s’était montré un peu expéditif dans les embauches, allant toujours au moins cher, mais enfin, Dupré l’avait assuré que les contremaîtres étaient sérieux, merde ! Et que les manœuvres seraient convenablement encadrés !

Le type du ministère sembla pressé tout d’un coup et la conversation s’était achevée sur une information noire comme un ciel d’orage :

— L’administration centrale ne peut plus gérer seule ce dossier, monsieur d’Aulnay-Pradelle. Elle doit maintenant le transférer au cabinet de M. le ministre.

Un lâchage en bonne et due forme !

Henri raccrocha violemment le téléphone et entra dans une colère noire. Il saisit une porcelaine de Chine et la fracassa sur une petite table en marqueterie. Quoi ? Il n’avait pas suffisamment arrosé tous ces gens-là pour qu’ils ouvrent le parapluie ? D’un revers du bras, il chassa un vase de cristal qui se brisa contre le mur. Et s’il expliquait au ministre de quelle manière ses hauts fonctionnaires avaient profité de ses largesses, hein ?

Henri reprit sa respiration. Sa fureur était proportionnelle à la gravité de la situation parce que, à ces arguments, il n’y croyait pas lui-même. Il y avait bien eu quelques cadeaux, oui, des chambres de grand hôtel, quelques filles offertes, des repas luxueux, des boîtes de cigares, des factures payées ici et là, mais lancer des accusations de prévarication revenait à s’avouer corrupteur, autant dire se tirer une balle dans le pied.

Madeleine, alertée par le bruit, entra sans frapper.

— Eh bien, que t’arrive-t-il ?

Henri se retourna et la découvrit dans l’encadrement de la porte. Très volumineuse. Enceinte de six mois, mais on l’aurait dite à terme. Il la trouva laide ; ça ne datait pas d’aujourd’hui, voilà longtemps qu’elle n’éveillait plus aucun désir chez lui. La réciproque était vraie d’ailleurs, les fougues de Madeleine remontaient à une époque oubliée, quand elle se conduisait davantage comme une maîtresse que comme une épouse, sans cesse en demande, cette fringale qu’elle avait ! Tout ça était loin et pourtant, Henri lui était plus attaché qu’hier. Pas à elle à proprement parler, mais à la future mère du fils qu’il espérait. Un Aulnay-Pradelle junior qui serait fier de son nom, de sa fortune, de la propriété familiale, et qui n’aurait pas, comme lui, à batailler pour exister, mais saurait faire fructifier un héritage que son père rêvait conséquent.