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Madeleine pencha la tête, fronça les sourcils.

C’était une qualité chez Henri, dans les situations difficiles, il pouvait prendre une décision à la seconde. En un éclair, il passa en revue les solutions qui s’offraient et comprit que sa femme représentait sa seule planche de salut. Il adopta la mine qu’il détestait le plus, qui lui correspondait le moins, celle de l’homme dépassé par les événements, il poussa un long soupir de découragement et s’effondra dans un fauteuil, les bras ballants.

D’emblée, Madeleine se sentit partagée. Elle connaissait son mari mieux que personne et la comédie du désarroi avait peu de prise sur elle. Mais il était le père de son enfant, ils étaient liés. À quelques semaines d’accoucher, elle n’avait pas envie d’affronter de nouvelles difficultés, elle désirait la paix. Elle n’avait pas besoin d’Henri, mais un mari, à ce moment-là, lui était utile.

Elle demanda ce qui se passait.

— Les affaires, répondit-il de manière évasive.

C’était aussi une expression de M. Péricourt. Lorsqu’il ne voulait pas expliquer, il disait : « Ce sont les affaires », cela voulait tout dire, c’était un mot d’homme. Rien de plus pratique.

Henri releva la tête, pinça les lèvres, Madeleine le trouvait toujours très beau. Comme il l’espérait, elle insista.

— Eh bien ? dit-elle en s’approchant. Mais encore ?

Il se résolut à un aveu coûteux, mais la fin, comme toujours, justifiait les moyens.

— J’aurais besoin de ton père…

— Pour quoi ? s’enquit-elle.

Henri balaya l’air, ce serait trop compliqué…

— Je vois, fit-elle en souriant. Trop compliqué pour m’expliquer, mais assez simple pour me demander d’intervenir…

Henri, en homme écrasé par les difficultés, répondit par un regard qu’il savait émouvant, qu’il utilisait fréquemment pour séduire. Il lui en avait rapporté, des bonnes fortunes, ce sourire-là…

Si Madeleine insistait, Henri lui mentirait de nouveau parce qu’il mentait en permanence, même lorsque c’était inutile, c’était dans sa nature. Elle posa une main sur sa joue. Même quand il trichait, il était beau, le simulacre du désarroi le rajeunissait, soulignait la finesse de ses traits.

Madeleine resta pensive un instant. Elle n’avait jamais beaucoup écouté son mari, même dans les débuts, elle ne l’avait pas choisi pour sa conversation. Mais depuis sa grossesse, ce qu’il disait flottait dans l’air comme une vapeur sans importance. Ainsi, tandis qu’il jouait ce simulacre de désarroi, de bouleversement — elle l’espérait plus adroit avec ses maîtresses —, elle l’observait avec une tendresse vague, de celles qu’on a pour les enfants des autres. Il était beau. Elle aimerait bien avoir un fils comme lui. Moins menteur, mais aussi beau.

Puis elle quitta la pièce sans rien dire, souriant légèrement comme chaque fois que le bébé lui donnait des coups de pied. Elle monta aussitôt à l’appartement de son père.

M. Péricourt était toujours actif mais, depuis qu’il repensait à son fils mort, il s’absentait moins, revenait de plus en plus tôt à la maison, partait plus tard.

Il était dix heures du matin.

Dès qu’il reconnut sa fille à sa façon de frapper, M. Péricourt se leva, vint à sa rencontre, posa un baiser sur son front, sourit en désignant son ventre, ça va toujours bien ? Madeleine fit une petite mine, couci-couça…

— J’aimerais que tu reçoives Henri, papa, dit-elle. Il rencontre des difficultés.

Au seul prénom de son gendre, M. Péricourt se redressa insensiblement.

— Il ne peut pas résoudre ses problèmes tout seul ? Quelles difficultés, d’ailleurs ?

Madeleine en savait plus qu’Henri ne le pensait, mais pas suffisamment pour éclairer son père.

— Ce contrat avec le gouvernement…

— Encore ?

M. Péricourt avait répondu avec sa voix d’acier, celle qu’il prenait quand il campait sur des positions de principe ; il devenait difficile à manipuler dans ces cas-là. Rigide.

— Je sais que tu ne l’aimes pas, papa, tu me l’as dit.

Elle parla sans colère, se fendit même d’un sourire très doux et, comme elle ne demandait jamais rien, elle abattit tranquillement son meilleur atout :

— Je te demande de le recevoir, papa.

Elle n’eut pas à poser, comme en d’autres occasions, ses mains en croix sur son ventre. Déjà, son père avait fait un signe, d’accord, dis-lui de monter.

M. Péricourt ne fit pas même semblant de travailler lorsque son gendre frappa à la porte. Henri vit, à l’autre bout de la pièce, son beau-père trôner derrière son bureau, comme Dieu le père. La distance qui le séparait du fauteuil des visiteurs était interminable. Dans la difficulté, Henri bandait ses forces, prenait son élan. Plus l’obstacle semblait important, plus il se montrait sauvage, il aurait tué n’importe qui. Mais ce jour-là, celui qu’il aurait aimé exécuter, il en avait besoin et il détestait cette situation de subordination.

Les deux hommes se livraient, depuis qu’ils se connaissaient, une guerre du mépris. M. Péricourt se contentait de saluer son gendre d’un mouvement de tête, Henri répondait par le même geste. Chacun attendait, depuis la première minute de leur première rencontre, le jour où il prendrait l’avantage, la balle passant d’un camp à l’autre, une fois Henri séduisait sa fille, la fois suivante M. Péricourt imposait un contrat de mariage… Lorsque Madeleine avait annoncé à son père qu’elle était enceinte, c’était dans l’intimité, Henri avait été privé du spectacle, mais il avait marqué là un point décisif. La situation semblait s’inverser : les difficultés d’Henri passeraient, tandis que l’enfant de Madeleine, lui, durerait. Et cette naissance faisait obligation à M. Péricourt de lui rendre service.

Celui-ci sourit vaguement, comme s’il comprenait les pensées de son gendre.

— Oui…? demanda-t-il sobrement.

— Pouvez-vous intervenir auprès du ministre des Pensions ? demanda Henri d’une voix claire.

— Tout à fait, c’est un ami très proche.

M. Péricourt resta pensif un court instant.

— Il me doit beaucoup. Une dette personnelle, en quelque sorte. Une histoire un peu ancienne, mais enfin, du genre qui fait et défait les réputations. Bref, ce ministre, si je puis dire, est un peu à moi.

Henri ne s’était pas attendu à une victoire si facile. Son diagnostic était vérifié au-delà de ses espérances. M. Péricourt le confirma involontairement en baissant les yeux vers son sous-main.

— De quoi s’agit-il ?

— Une babiole… C’est…

— Si c’est une babiole, le coupa M. Péricourt en relevant la tête, pourquoi déranger le ministre ? Ou moi ?

Henri adora cet instant. L’adversaire allait se débattre, tenter de le mettre en difficulté, mais serait finalement contraint de céder. Avec du temps, il aurait fait durer cette conversation délectable, mais il y avait urgence.

— C’est un rapport qu’il faut enterrer. Il concerne mes affaires, il est mensonger et…

— S’il est mensonger, que craignez-vous ?

Ce fut plus fort que lui, Henri céda à la tentation de sourire. Le vieux allait-il lutter encore longtemps ? Avait-il besoin d’un bon coup sur la tête pour se taire et passer à l’acte ?