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— Une histoire compliquée, dit-il.

— Et donc ?

— Et donc, je vous demande de bien vouloir intervenir auprès du ministre pour enterrer cette affaire. De mon côté, je m’engage à ce que les faits dont il est question ne se reproduisent pas. Ils sont le résultat d’un peu de négligence, rien d’autre.

M. Péricourt attendit un long moment, regardant son gendre dans les yeux, l’air de dire, est-ce tout ?

— Ce n’est rien d’autre, assura Henri. Vous avez ma parole.

— Votre parole…

Henri sentit son sourire s’éteindre, il commençait à l’emmerder, le vieux, avec ses remarques ! Avait-il le choix, enfin ? Avec sa fille enceinte jusqu’aux yeux ? Risquer de ruiner son petit-fils ? Quelle blague ! Pradelle consentit une ultime concession :

— Je vous demande cela en mon nom et au nom de votre fille…

— Ne mêlez pas ma fille à cela, je vous prie !

Cette fois, Henri en eut assez.

— C’est pourtant exactement de cela qu’il s’agit ! De ma réputation, de mes affaires, et donc du nom de votre fille et de l’avenir de votre p…

M. Péricourt aurait pu, lui aussi, élever la voix. Il se contenta de tapoter discrètement son sous-main avec l’ongle de l’index. Cela fit un petit bruit sec, comme le rappel à l’ordre par un instituteur d’un élève dissipé. M. Péricourt se montra très calme, sa voix témoignait de sa sérénité, il ne souriait pas.

— Il ne s’agit que de vous, monsieur, et de rien d’autre, dit-il.

Henri sentit une onde d’inquiétude le gagner mais il avait beau réfléchir, il ne voyait pas comment son beau-père pourrait éviter d’intervenir. Était-il capable de lâcher sa propre fille ?

— J’ai déjà été informé de vos difficultés. Peut-être même avant vous.

Ce début, pour Henri, semblait bon signe. Si Péricourt espérait l’humilier, c’est qu’il était prêt à céder.

— Rien ne m’a surpris, j’ai toujours su que vous étiez une crapule. Avec une particule, mais ça ne change rien. Vous êtes un homme sans scrupules, d’une totale cupidité, et je vous prédis la pire des fins.

Henri fit un geste pour se lever et partir.

— Non, non, monsieur, écoutez-moi. Je m’attendais à votre démarche, j’ai bien réfléchi et je vais vous dire comment je vois les choses. Dans quelques jours, le ministre sera saisi de votre dossier, il prendra connaissance de tous les rapports concernant vos activités et procédera à l’annulation de tous les marchés que vous avez signés avec l’État.

Henri, moins triomphant qu’au début de l’entretien, regarda devant lui avec effarement, comme on regarde s’effondrer une maison sapée par une inondation. Cette maison, c’était la sienne, c’était sa vie.

— Vous avez triché sur des marchés intéressant la collectivité, une enquête sera diligentée, qui dira à quelle somme s’élève le préjudice matériel pour l’État, et vous devrez rembourser sur vos biens personnels. Si vous ne disposez pas des fonds nécessaires, comme je l’ai calculé, vous serez contraint de solliciter votre épouse pour qu’elle vous aide, mais je m’y opposerai comme j’en ai juridiquement le droit. Vous devrez alors vous séparer de votre propriété familiale. Vous n’en aurez d’ailleurs plus besoin parce que le gouvernement vous déférera devant la justice et, pour se couvrir, sera tenu de se porter partie civile dans le procès que les associations d’anciens combattants et de familles ne manqueront pas de vous intenter. Et vous finirez en prison.

Si Henri s’était résolu à cette démarche auprès du vieux, c’est qu’il se savait en position délicate, mais ce qu’il entendait se révélait pire que tout. Les ennuis s’étaient accumulés rapidement, il n’avait pas eu le temps de réagir. Et le doute lui vint :

— C’est vous qui…?

Une arme sous la main, il n’aurait pas attendu la réponse.

— Non, pourquoi voulez-vous ? Vous n’avez besoin de personne pour vous mettre dans de sales draps. Madeleine m’a demandé de vous recevoir, je vous reçois et c’est pour vous dire ceci : ni elle ni moi ne serons jamais concernés par vos affaires. Elle a voulu vous épouser, soit, mais vous ne l’entraînerez pas avec vous, je continuerai d’y veiller. Quant à moi, vous pouvez sombrer corps et biens, je ne lèverai pas le petit doigt.

— C’est la guerre que vous voulez ? hurla Henri.

— Ne criez jamais en ma présence, monsieur.

Henri n’attendit pas la fin de la phrase pour quitter la pièce en claquant violemment la porte derrière lui. Ce bruit allait faire vibrer la maison de haut en bas. Hélas, l’effet tomba à l’eau. Cette porte, munie d’un mécanisme pneumatique, se rabattit lentement avec des petits ouf… ouf… ouf… saccadés.

Henri était déjà au rez-de-chaussée lorsqu’elle se ferma enfin, avec un bruit étouffé.

M. Péricourt, à son bureau, n’avait pas changé de position.

33

— C’est gentil ici…, dit Pauline en regardant autour d’elle.

Albert aurait voulu répondre, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Il se contenta d’écarter les mains, dansant d’un pied sur l’autre.

Depuis qu’ils se connaissaient, ils s’étaient toujours rencontrés à l’extérieur. Elle habitait l’hôtel Péricourt, chez ses patrons, une chambre sous les toits, et l’agence de placement avait été claire : « Toute visite est strictement interdite, mademoiselle ! », l’expression consacrée pour préciser aux domestiques que s’ils avaient envie de baiser, ils devaient le faire ailleurs, pas de ça chez nous, c’est une maison correcte, etc.

De son côté, Albert ne pouvait pas amener Pauline chez lui, Édouard n’en sortait jamais, d’ailleurs où serait-il allé ? Et puis, à la rigueur, même s’il avait accepté de lui laisser un soir l’appartement, Albert avait menti à Pauline dès le début, comment faire maintenant ? J’habite une pension de famille, avait-il prétendu, tenue par une propriétaire revêche, suspicieuse, pas de visites, interdit, comme chez toi, mais je vais changer, je cherche autre chose.

Pauline n’était ni choquée, ni impatiente. Plutôt rassurée, même. Elle disait que, de toutes les manières, elle n’était pas « une fille comme ça », comprendre : je ne couche pas. Elle voulait une « relation sérieuse », comprendre : le mariage. Albert ne savait pas démêler le vrai du faux dans tout cela. Donc, elle ne voulait pas, d’accord, sauf que maintenant, chaque fois qu’il la raccompagnait, à l’instant de se séparer, c’étaient des embrassades à bouche éperdue ; blottis contre les portes cochères, ils se frottaient l’un à l’autre comme des fous, debout, les jambes entremêlées, Pauline retenait la main d’Albert, de plus en plus tard et même, l’autre soir, elle s’était arc-boutée, avait poussé un long cri rauque et lui avait mordu l’épaule. Il était monté dans le taxi comme un homme chargé d’explosifs.

Ils en étaient là lorsque, vers le 22 juin, l’affaire du Souvenir Patriotique prit enfin son envol.

Soudainement, l’argent se mit à tomber.

À flots.

Leur pactole quadrupla en une semaine. Plus de trois cent mille francs. Cinq jours plus tard, ils avaient en caisse cinq cent soixante-dix mille francs ; le 30 juin, six cent vingt-sept mille francs… Ça n’arrêtait pas. Ils avaient enregistré les commandes de plus de cent croix, cent vingt torches, cent quatre-vingt-deux bustes de poilus, cent onze monuments composites ; Jules d’Épremont avait même remporté l’appel d’offres pour le monument destiné à son arrondissement de naissance, cent mille francs avaient été versés en acompte par la mairie…