Et il arrivait d’autres commandes tous les jours, accompagnées de nouveaux règlements. Édouard passait ses matinées entières à rédiger les récépissés.
Cette manne inattendue leur fit un curieux effet, comme s’ils se rendaient compte seulement maintenant de la portée de leurs actes. Ils étaient déjà très riches et l’hypothèse du million de francs qu’Édouard avait fixée ne relevait plus du tout du fantasme parce qu’on était encore loin de la date limite du 14 juillet et que le compte en banque du Souvenir Patriotique ne cessait de gonfler… Tous les jours, dix, cinquante, quatre-vingt mille francs, c’était à ne pas croire. Et même, un matin, cent dix-sept mille d’un seul coup.
Édouard d’abord hurla de bonheur. Lorsque Albert était rentré, le premier soir, avec une mallette remplie de billets, il les avait jetés en l’air à pleines mains comme une pluie bienfaisante. Il avait demandé aussitôt s’il pouvait prendre un peu sur sa part, là, tout de suite ; Albert, en riant de joie, lui avait dit que bien sûr, ça ne posait pas de problème. Le lendemain, Édouard s’était fabriqué un masque magnifique, entièrement fait de billets de deux cents francs collés en spirale. L’effet était superbe, comme des volutes de pognon, comme si les coupures se consumaient et enveloppaient son visage d’un halo de fumée. Albert avait été séduit mais aussi choqué, on ne fait pas ça avec de l’argent. Il arnaquait des centaines de personnes, mais n’avait pas abdiqué toute morale.
Édouard, lui, trépignait de joie. Il ne comptait jamais l’argent, mais conservait précieusement les lettres de commande, comme des trophées, et les relisait le soir en sirotant un alcool blanc avec sa pipette en caoutchouc ; ce dossier, c’était son livre d’heures.
Albert, passé l’émerveillement de s’enrichir à cette vitesse, prit conscience de la dimension du risque. Plus l’argent affluait, plus il sentait la corde se resserrer autour de son cou. Dès qu’il y eut trois cent mille francs en caisse, il n’eut plus qu’une chose en tête, s’enfuir. Édouard s’y opposa, sa règle du million n’était pas négociable.
Et puis, il y avait Pauline. Que faire ?
Albert, amoureux, la désirait avec une violence décuplée par l’abstinence à laquelle la jeune femme le contraignait. Il n’était pas prêt à renoncer. Sauf qu’il avait commencé avec cette jeune fille sur une mauvaise base : un mensonge en avait entraîné un autre. Pouvait-il lui dire maintenant, sans risque de la perdre : « Pauline, je suis comptable dans une banque dans le seul but de taper dans la caisse parce que, avec un camarade (une gueule cassée irregardable et passablement dingue), nous sommes en train d’arnaquer la moitié de la France de manière totalement immorale, et si tout va bien, dans quinze jours, le 14 juillet, on fout le camp à l’autre bout de la planète, veux-tu venir avec moi » ?
L’aimait-il ? Il en était fou. Mais impossible de savoir ce qui, en lui, prenait le dessus, du violent désir qu’il ressentait pour elle ou de la peur panique d’être arrêté, jugé, condamné. Il n’avait plus rêvé de peloton d’exécution depuis les jours de 1918 qui avaient suivi son entretien avec le général Morieux, sous l’œil intraitable du capitaine Pradelle. Ces rêves revenaient désormais presque toutes les nuits. Quand il n’était pas en train de jouir de Pauline, il était fusillé par une section composée de douze exemplaires identiques du capitaine Pradelle. Qu’il jouisse ou qu’il meure, l’effet était le même : réveillé en sursaut, en nage, épuisé et hurlant. Il cherchait à tâtons sa tête de cheval, seule à même de calmer ses angoisses.
Ce qui avait été une joie immense, due à la réussite de leur entreprise, se transforma bientôt chez les deux hommes, et pour des raisons différentes, en un calme étrange, celui qu’on ressent lorsqu’on achève une tâche importante, qui a réclamé beaucoup de temps et qui, avec le recul, ne semble au fond pas si essentielle qu’on l’avait espéré.
Pauline ou pas, Albert ne parlait que de départ. Maintenant que l’argent arrivait en vagues serrées, Édouard ne disposait guère d’arguments pour s’y opposer. À contrecœur, il céda.
On convint que la promotion commerciale du Souvenir Patriotique s’achevant le 14 juillet. On décamperait le 15.
— Pourquoi attendre le lendemain ? demanda Albert, affolé.
— D’accord, écrivit Édouard. Le 14.
Albert se précipita sur les catalogues des compagnies maritimes. Il suivit du doigt la ligne qui partait de Paris, un train de nuit qui arrivait à Marseille aux premières heures du jour, puis le trajet du premier paquebot en partance pour Tripoli. Il se félicita d’avoir conservé le livret militaire de ce pauvre Louis Évrard, volé à l’administration quelques jours après l’armistice. Dès le lendemain, il acheta les billets.
Trois billets.
Le premier pour M. Eugène Larivière, le second pour M. et Mme Louis Évrard.
Il n’avait pas la moindre idée de la manière de s’y prendre avec Pauline. Pouvait-on, en quinze jours, décider une fille à tout quitter et à s’enfuir avec vous à trois mille kilomètres ? Il en doutait de plus en plus.
Ce mois de juin était vraiment fait pour les amoureux, une douceur de paradis et, quand Pauline n’était pas de service, des soirées interminables, des heures entières à se caresser, à parler, assis sur des bancs de jardin public. Pauline se laissait aller à ses rêves de jeune fille, décrivait l’appartement qu’elle désirait, les enfants qu’elle désirait, le mari qu’elle désirait, dont le portrait, en ressemblant de plus en plus à Albert tel qu’elle le connaissait, s’éloignait de plus en plus de l’Albert réel qui n’était au fond qu’un petit escroc en passe de filer à l’étranger.
En attendant, il y avait de l’argent. Albert se mit en quête d’une pension de famille où il pourrait recevoir Pauline, si elle acceptait d’y venir. Il excluait l’hôtel, que, dans la circonstance, il estimait de mauvais goût.
Deux jours plus tard, il trouva une pension proprette, quartier Saint-Lazare, tenue par deux sœurs, des veuves très arrangeantes qui louaient deux appartements à des fonctionnaires très sérieux, mais réservaient toujours la petite chambre du premier aux couples illégitimes qu’elles recevaient avec des sourires complices, de jour comme de nuit, parce qu’elles avaient percé deux trous dans la cloison à la hauteur du lit, chacune avait le sien.
Pauline avait hésité. Toujours le couplet « Je ne suis pas une fille comme ça », après quoi elle avait dit d’accord. Ils étaient montés dans un taxi. Albert avait ouvert la porte sur le logement meublé, tout à fait le genre dont rêvait Pauline, des rideaux lourds qui faisaient riche, du papier peint aux murs. Un petit guéridon et un fauteuil crapaud permettaient même à la pièce de n’avoir pas trop l’air d’une chambre à coucher.
— C’est gentil…, dit-elle.
— Oui, c’est pas mal, hasarda Albert.
Était-il définitivement idiot ? En tout cas, il ne vit rien venir. Comptez trois minutes le temps d’entrer, de regarder, de retirer son manteau, ajoutez une minute pour les bottines à cause des lacets, et vous avez une Pauline toute nue, debout au milieu de la pièce, souriante et offerte, confiante, des seins d’une blancheur à pleurer, des hanches délicieusement courbes, un delta parfaitement domestiqué… Tout ça pour dire que la petite n’en était pas à son coup d’essai et qu’après avoir expliqué pendant des semaines tout ce qu’elle n’était pas, ayant sacrifié aux usages, elle avait vraiment hâte de voir les choses de plus près. Albert était complètement dépassé. Ajoutez quatre minutes et vous avez un Albert hurlant de plaisir. Pauline releva la tête, interrogative et inquiète, mais bientôt referma les yeux, tranquillisée, parce que Albert possédait de la réserve. Il n’avait pas vécu une scène pareille depuis la veille de sa mobilisation, avec Cécile, quelques siècles plus tôt, il avait tant de retard qu’il fallut que Pauline dise enfin, il est deux heures du matin, mon cœur, on pourrait peut-être dormir un peu, non ? Ils se lovèrent l’un contre l’autre, en petite cuillère. Pauline dormait déjà quand Albert se mit à pleurer tout doucement, pour ne pas la réveiller.