Les âmes errantes des auteurs se dispersent et le serpent géant se tourne vers Gabriel :
– Toi, reste là.
Conan Doyle, Jules Verne et H. G. Wells lui adressent un signe de soutien.
– Sois fort, Gabriel !
Tuan fixe l’écrivain français.
– C’est toi qui as déclenché ce tohu-bohu, hein ?
– Je cherche celui qui m’a tué.
– Et tu trouves que cela mérite de venir troubler le ciel et de déranger tout ce monde, en haut comme en bas ? Mais pour qui te prends-tu, petite âme de rien du tout ?
– Je veux savoir la vérité sur ma mort. Je ne renoncerai pas.
– Eh bien, si tu le prends comme ça, je te préviens que je vais…
– … le laisser me suivre, tonne une voix de femme en provenance des hauteurs.
Surgit Hedy Lamarr, vêtue du costume qu’elle portait dans le film Samson et Dalila. Gabriel Wells est subjugué par cette apparition en robe bleue et sandalettes dorées, diadème de perles dans les cheveux.
– Laisse, Tuan. Cela ne relève plus des compétences du Bas Astral. Cela concerne le Moyen Astral. Je m’en occupe, on l’attend là-haut.
Face à cette vision de pure beauté, Gabriel est bouche bée.
– Vous allez le faire monter ? Une simple âme errante ? Dans le Moyen Astral ? s’étonne Tuan.
– Il existe un enjeu autour de cet esprit, élude l’actrice hollywoodienne.
– Lui ? Il va rencontrer quelqu’un de la Hiérarchie ?
– Je ne peux rien te dire, Tuan, mais je te remercie d’avoir mis un terme à ce conflit aussi inutile que stupide. Et toi, Gabriel, tu veux connaître les raisons de ta mort ? Eh bien, tu vas très vite les apprendre. Parce que l’une des lois de l’univers est que toute âme finit toujours par obtenir ce qu’elle désire. Mais je ne suis pas sûre que cela soit ce que je peux te souhaiter de mieux. Par moments, on gagne à ne pas savoir.
Alors que le serpent Tuan s’enfonce dans le sol de Stonehenge, Hedy Lamarr guide Gabriel au-dessus de l’atmosphère terrestre.
– Hum…, dit Conan Doyle, sur le point de perdre un peu de son flegme. C’est une illusion ou c’est bien Hedy Lamarr, l’actrice américaine ?
Lewis Carroll lui répond :
– Ce devait être son fantasme. Ils ont utilisé celle qui pouvait le plus l’influencer.
– Je ne connais pas sa filmographie.
– Elle était actrice dans les années 1930. Je n’ai vu aucun de ses films non plus.
– C’est la plus belle femme qu’il m’ait été donné de contempler.
– Elle est issue du lointain espace.
– Cela donne envie d’y aller.
– Ceux de la Hiérarchie ne te laisseront pas monter aussi facilement. Il faut avoir une raison précise.
– Finalement, soupire Conan Doyle, on n’a jamais clairement élucidé ma propre mort. Cela ne m’étonnerait pas que je me sois fait empoisonner moi aussi… Mais qui a bien pu me tuer ?
Lewis Carroll observe le dernier endroit où il a vu disparaître Gabriel Wells et pense tout haut :
– Je me demande où il se trouve à cette seconde.
– Il doit être très loin.
– J’espère qu’il pensera au moins à nous envoyer un signe…
83. ENCYCLOPÉDIE : VICTOR HUGO
ET LE SPIRITISME
En août 1852, après le coup d’État de Napoléon III, Victor Hugo se réfugia à Jersey, l’une des îles anglo-normandes, où il loua une maison isolée (qu’on prétendait hantée) dans une vallée sombre et froide. Son arrivée fut perçue comme un événement dans cette petite île où il ne se passait pas grand-chose. Victor Hugo invitait régulièrement les habitants à dîner chez lui et connut une période de production décuplée.
Un an après son arrivée débarqua une de ses amies, Delphine de Girardin, elle-même poétesse. Celle-ci évoqua la mode du spiritisme venue d’Amérique grâce aux sœurs Fox et lui parla d’Allan Kardec, nouveau pape de la religion spirite en France. Elle ne séjourna à Jersey qu’une semaine, mais elle suscita un grand engouement en organisant des soirées où l’on faisait tourner les tables.
Au début, Victor Hugo était très sceptique et refusa d’y participer. La première séance, le 7 septembre 1853, fut décevante. Aucun mort ne se manifesta et les gens présents autour de la table préférèrent discuter des complots anti-bonapartistes que des défunts.
Le 11 septembre 1853, la table tressaillit enfin, et celle qui prétendait parler n’était autre que Léopoldine, la fille de Victor Hugo, morte noyée dans la Seine. Dès lors, le célèbre écrivain consentit à venir aux séances et passa rapidement du scepticisme à la ferveur. Il nota avec précision dans des procès-verbaux les dialogues qu’il eut avec sa fille défunte, puis avec d’autres morts, et rédigea même un poème sur ce thème : « Ce que dit la bouche sombre ».
Une fois Delphine de Girardin repartie, Victor Hugo continua les séances de spiritisme en invitant pratiquement tous les soirs ses amis de l’île, et il consigna toutes ses conversations avec les morts. L’écrivain prétendit ainsi avoir dialogué avec des personnages aussi illustres que Moïse, Platon, Aristote, Eschyle, Hannibal le Carthaginois, Jésus-Christ, Luther, Dante, Galilée, Shakespeare, Racine, Molière, Louis XVI, Marat, Robespierre, Napoléon Ier, Lord Byron, Chateaubriand, et trois personnages qu’il nomma la Dame Blanche, la Dame Noire et la Dame Grise. L’écrivain convoqua aussi à son guéridon quelques animaux de la mythologie comme le lion d’Androclès, l’ânesse de Balaam ou la fameuse colombe de l’arche de Noé.
Tous ces esprits parlaient en français, et dans ses notes, Hugo expliqua qu’à côté de ces morts célèbres, il y avait des esprits vivants mais endormis, comme celui de son pire ennemi : Napoléon III (ce qui permit à Victor Hugo de lui signifier en face ce qu’il pensait de lui). Les séances commençaient en général vers 21 h 30 et s’achevaient après 1 heure du matin (les horaires de début et de fin furent consignés avec précision dans les procès-verbaux).
Les séances s’arrêtèrent brutalement en 1855, lorsque l’un des participants, Jules Allix, le frère du docteur Allix, fut pris d’une crise de démence spectaculaire au cours d’une séance de spiritisme (il finira à l’asile de Charenton).
À la même période, Hugo fut expulsé de Jersey pour avoir pris parti dans une affaire politique et s’installa dans une autre île anglo-normande, Guernesey, où il restera 14 ans. Là-bas il fit graver sur les meubles la liste de tous les hommes célèbres avec lesquels il avait parlé grâce aux séances de tables tournantes.
Edmond Wells, Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, tome XII.
84.
Leurs deux corps nus se séparent pour rouler chacun de leur côté. Le parfum de leurs ébats imprègne encore les oreillers. Au milieu des draps froissés, Lucy reprend son souffle, alors que Thomas est radieux.